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LA
DEUXIEME LECTURE OU L'ACQUISITION
DU SAVOIR
La deuxième lecture
invite à la réflexion en s'adressant à l'intelligence comme le soulignent le
Coran : « Certes, dans la création des cieux et de la terre et dans
l'alternance de la nuit et du jour, il y a des signes pour les doués
d'intelligence. Ceux qui debout, assis, couchés sur leur flanc se ressouviennent
de Dieu et méditent sur la création des cieux et de la terre, Seigneur Tu n'as
pas créé cela en vain. Louange à Toi, préserve-nous du châtiment du feu. »
(Coran, Sourate 3, versets 190-191) et le hadith du Messager : « Recherchez
le savoir du berceau au tombeau. » Au sens de ce hadith, la vie dans sa durée et
ses différentes étapes doit être une école, un lieu d'études et d'accumulation
de connaissances. Celles-ci consistent à enrichir nos acquis de la première
lecture; à les améliorer pour donner la possibilité à notre intelligence
d'expliquer, de répondre aux interrogations qu'inspirent la nature, nos
sensations, nos relations avec les êtres et les choses. Ainsi, après l'éveil des
sens, la connaissance spéculative est sollicitée pour progresser dans le savoir
et la maîtrise des phénomènes sensibles par l'enrichissement des connaissances
intellectuelles et l'élargissement du champ des découvertes, et des réalisations
de la science et des techniques. Il s'agit donc de faire reculer l'ignorance et
de libérer l'homme de son état de dépendance par rapport aux éléments et aux
forces de la nature quand il ne les comprend pas ou ne saisit pas leur cause.
Faut-il rappeler
que cette accumulation, cet enrichissement de l'acquis s'inscrivent dans le sens
de la deuxième injonction de l'impératif : « Lis ! » ?
En d'autres
termes : passer de l'éveil des sens à la mise en ouvre de la pensée spéculative;
en un mot, faire usage de la raison, capable de mener autant vers la vérité que
vers l'erreur.
En sa qualité de
siège de l'intelligence, de la mémoire, de la réflexion et de rationalisation du
savoir, elle conduit à faire évoluer les richesses de l'acquis : vers la
redécouverte de l'inné si elle n'oublie pas son origine ou, à l'inverse, vers
l'occultation de celui-ci si elle s'arrête à la simple observation des
apparences. En clair : atteindre un niveau de réflexion qui conduit à
l'affirmation ou à la négation du Divin. Ainsi, pour ceux qui l'affirment, la
création devient le miroir, le support de la raison pour concevoir le Divin.
Comme le dit un poète soufi : Regarde ! Ma beauté se manifeste en tout être
Telle la sève pénétrant branches et racines Irriguées d'une seule eau mais aux
fleurs diverses.
De progression en
progression la raison devient l'aliment qui nourrit la conscience, en se rendant
à cette grande évidence que tout savoir conduit au concept de l'Unicité. Cette
prise de conscience de l'Un implique que tout savoir conduit à Dieu, même si
certains refusent de l'admettre.
Cette deuxième
lecture repose sur la foi (iman), deuxième pilier de la religion, qui rattache
la conscience à l'unité transcendantale. Elle est une force, une énergie qui
pousse l'homme vers la certitude, la réalisation de son être d'étape en étape,
de l'extérieur vers l'intérieur et de l'intérieur vers l'extérieur, créant ainsi
un double mouvement qui relie le relatif à l’Absolu, l’individualité de l’être
au Principe éternel et Essence première de toute manifestation.
« Il est le
Premier et le Dernier, l’Apparent et le Caché, Il connaît parfaitement toute
chose. » (Coran, sourate 57, verset 3)
Et c’est cela
précisément qui donne à la formule de l’Unité (Tawhid), la profession de foi
musulmane : « pas de Divinité autre que Dieu et Mohammed est le messager de
Dieu », sa véritable dimension.
A-t-on pour
autant dépasser l’état de dualité ? A-t-on accédé à la non-dualité comme étape
vers l’Unité ? A-t-on atteint la certitude : « Lorsqu’on voit on n’as plus
besoin de croire ! » ? C’est-à-dire l’état de vision directe qui dépasse la
croyance, qui s’élève au-dessus de la foi pour accéder à la réalisation de
l’Unicité dans l’Unité, la réponse à ces questions procède d’un troisième niveau
de lecture ou de la troisième lecture.
LA
TROISIEME LECTURE
OU LIS
PAR LE NOM DE TON SEIGNEUR
C'est là
qu'intervient, comme nous l'avons déjà indiqué, le rôle d'initiateur du maître
spirituel, qui conduit le cheminant dans cette voie ; aller du savoir par la
raison à la connaissance par le Divin : « Lis par le Nom de ton Seigneur ! »
Est-ce à dire que
le maître était absent lors des première et deuxième lectures ? Certes non ! Il
était et est toujours là, l'éducateur, l'éveilleur, le compagnon caché qui se
manifeste sous les multiples visages rencontrés dans notre vie.
Historiquement,
cette initiation s'est produite dans la caverne du mont Hîra (colline dominant
la Mecque), où Mohammed avait l'habitude d'effectuer des retraites.
La notion de
caverne prend ici une dimension autre que celle qu'elle a habituellement. Il
s'agit du centre où se transmet l'initiation. La caverne est au cœur de la
montagne comme l'Inné est au cœur de l'Être. Elle est le lieu où,
traditionnellement, le cheminant s'extrait et s'isole du monde pour revenir à
lui-même, transcendant ainsi l'espace et le temps, occupé uniquement par la
quête du Divin. À ce moment, la grotte devient la tombe de l'ego et la matrice
de la renaissance de l'être.
« Comment
pouvez-vous être ingrats envers Dieu alors qu'Il vous a donné la vie, à vous qui
étiez morts ? Puis Il vous donne la mort ; puis Il vous donne la vie ; puis vous
serez ramenés vers Lui. » (Coran, sourate 2, verset 28)
C'est dans cette
intimité, dans cette obscurité que jaillit la lumière fulgurante et foudroyante
de l'Esprit, inondant l'être et embrasant l'espace. Elle est à la fois
manifestation (duhur) et intériorité (butun) non manifestée.
Son duhur est
dans son butun, son commencement est dans sa fin. Il n'y a pas d'affirmation ni
de négation, Il est. Il est « Lumière sur Lumière » (sourate 24, verset 35).
Ainsi de la mort de l'ego de Mohammed naît l'Être mohammadien, l'Homme universel
ou l'Homme Parfait (EI Insan el-Kamil). Cet état confirme ces hadîths : « Celui
qui me voit voit la Vérité (le Vrai) », et : « J'étais alors qu'Adam était entre
eau et glaise ».
C'est dans cet
esprit, à travers ces vers sublimes, que le Cheikh Al-'Alawi, dans son traité Le
Prototype unique, décrit cette alchimie.
En vérité, les
lettres sont des symboles de l'encre, puisqu'il n'y a pas de lettres en dehors
de l'encre même.
Leur
non-manifestation est dans le mystère de l'encre, ainsi que leur manifestation
n'est qu'en tant qu'elles sont déterminées par l'encre
Elles sont ses
déterminations et ses états d'actualité, et il n'y a là rien d'autre que l'encre
– comprends ce symbole !
Et pourtant
les lettres sont autres que l'encre, ne dis pas qu'elles son identiques à
l'encre, sous peine d'erreur, ni que l'encre est identique aux lettres, ce qui
serait absurde, car l'encre était avant que fussent les lettres, et elle sera
encore quand aucune lettre ne sera plus.
Toute lettre
est périssante, résorbée dans les déterminations essentielles, sauf le visage de
l'encre qui signifie la Quiddité.
Les lettres se
révèlent donc et sont pourtant cachées, et c'est en cela que consiste la
révélation même de l'Encre sublime.
La lettre
n'ajoute rien à l'encre et n'en retranche rien, mais elle manifeste l'intégral
en mode distinctif. L'encre ne s'altère pas du fait que la lettre existe.
Est-ce que les
lettres sont indispensables pour que l'encre soit ? Réalise donc qu'il n'y a pas
d'existence, en dehors de l'existence de l'encre, pour celui qui connaît.
Partout où il
y a une lettre, son encre n'en est pas séparée, comprends ces paraboles !
Le Cheikh Al-'Alawi continue sa
démonstration en indiquant que la manifestation de la multiplicité des lettres à
pour origine l'unité du point :
[...] Or, si tu comprends ce que
nous t'avons dit de l'extinction de la totalité des lettres dans l'identité du
Point, tu comprendras nécessairement ce que nous dirons de l'intégration de la
totalité des Livres dans l'identité de la phrase, de l'intégration de la phrase
dans l'identité du mot et de l'intégration de celui-ci dans l'identité de la
lettre. En ce sens, l'existence du mot est entièrement dépendante de celle de la
lettre, celle de la phrase de l'existence du mot et l'existence du livre de
celle ci la phrase...
En d'autres
termes, c'est de l'Essence primordiale (l'encre) que jaillit la Substance (le
point) et, de la Substance, l'Être (les lettres). Dans ce contexte, la pensée
rationnelle et spéculative s'avère inopérante. Nous sommes dans le domaine du
Subtil, du Caché, de l'Inconnu. Un monde auquel ne peut accéder la raison
raisonnante, car son champ d'intervention est circonscrit à la réflexion
intellectuelle et aux mondes sensibles et matériels.
Pour ouvrir la
porte du Subtil il faut utiliser la clé adéquate. En la matière, on fait appel à
l'éveil de l'intuition par l'enseignement du maître. Il s'agit donc de
l'initiation spirituelle dans son acception la plus stricte, la plus totale. Car
si la raison sait, c'est l'intuition éveillée et guidée qui connaît. Le maître
conduit le disciple d'étape en étape, de dévoilement en dévoilement, de
découverte en découverte, l'amenant ainsi à revivre ce premier contact de
l'Esprit Saint avec l'homme Mohammed, Il ne s'agit plus d'acquisition : c'est
l'inné qui se révèle à lui. Une fois les voiles du savoir dissipés, on quitte
donc le domaine de la formation par le sensible pour entrer dans celui de
l'initiation par le Subtil. |