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Il s'agit bien de
se libérer, de s'alléger de la tendance lourde et dominatrice du moi ; c'est en
fait une question de transcendance : transformer ce qu'on a reçu, ce que l'on
est, pour l'élever vers cet état d'universalité que symbolise le centre du
cercle, où tous les rayons de la sphère, quel que soit leur sens, même opposés,
viennent se rejoindre et s'équilibrer.
Avoir une vie
saine, pure dans le vrai sens du terme : ne pas nuire à autrui, ne pas blesser
autrui, ne pas agresser la nature, essayer dans la mesure du possible de vivre
dans cette présence où chaque acte, chaque parole, chaque geste que je fais est
accompagné par la présence divine. De là, ma conscience petit à petit va
s'agrandir, s'épanouir au-delà des idées reçues, au-delà de la forme, des
croyances, des philosophies, parce que tout se rejoint en elle. Je ne juge pas,
je médite. Je ne condamne pas, je réfléchis. A partir de là, naît en nous une
détermination, une volonté mue par l'énergie de l'amour qui nous pousse, d'étape
en étape, à. réaliser l'homme universel.
 Par
ailleurs, ce qui concerne l'individu concerne aussi la société. C'est pourquoi
je reprends la figure du cercle.
Le premier et le
plus central des cercles correspond au " système philosophique ". Il s'agit d'un
centre dynamique qui va animer l'élite (les gouvernants, les décideurs), la
faire tendre vers l'unité, l'aider à harmoniser les différentes parties de ce
tout que représente une société humaine. Ce cœur va impulser dans le corps
social des valeurs universelles, épanouissantes pour la civilisation. Cependant,
dès qu'elle perd ce centre, donc sa raison d'être, elle se transforme en un
système politique, régi par des lois, et influencé par les intérêts des partis.
C'est le deuxième cercle, correspondant au système politique.
Cette rupture
avec le principe de l'unité entraîne la division qui se manifeste par exemple
dans l'opposition des partis politiques. Cette séparation fragmente la société
et l'affaiblit. Tôt ou tard, la sphère politique s'effondrera à son tour,
laissant la place à un principe encore plus extérieur le système économique,
figuré par le troisième cercle. Si au départ le pouvoir était nourri par une
légitimité métaphysique, basée sur l'unité, donc l'égalité, le partage et la
justice totale entre les hommes, dans un second temps il devient un pouvoir
entre les mains d'un groupe au détriment des autres et dans un troisième temps,
sous l'influence du pouvoir de d'argent, il deviendra une sorte d'arme aux mains
de quelques nantis qui imposeront leur point de vue au reste de la société.
C'est le temps de
la décadence. Par son éloignement progressif du principe de l'unité, cette
civilisation va peu à peu se dissoudre et finira par disparaître dans un marasme
qu'elle aura elle-même engendré. Vous pensez que nous sommes en train de faire
de la politique alors que nous sommes censés parler de spiritualité, c'est
intentionnel.
Cet enseignement
est universel et son universalité l'oblige à parler de la condition humaine dans
sa globalité. Nous ne pouvons pas séparer, dans le cadre de l'unité, l'apparent
de ce qui est caché. S'il y a des maux dans la société, identifions-les et
cherchons les solutions afin d'apporter notre contribution au bonheur et à
l'harmonie de l'humanité. En effet, toute décadence entraîne une renaissance, ne
l'oublions pas. Le fait que de plus en plus de gens aujourd'hui cherchent la
vérité est porteur du signe d'une nouvelle espérance.
Pouvons-nous nier
le fait que nous sommes en pleine décadence ? Elle est palpable, l'esprit
matérialiste domine aujourd'hui toute l'humanité, l'économie est devenue la
mesure de toute chose, l'homme n'est plus considéré qu'en fonction de sa
richesse monétaire. N'est-ce pas la raison de la crise profonde dans laquelle
nous nous trouvons ? Tout cela oblige les êtres humains quels qu'ils soient à
réfléchir au devenir de l'humanité. Allons-nous continuer dans cette voie, à
produire une croissance sans fin qui détruit l'environnement, la nature mais
aussi l'homme dans ce qu'il a de plus essentiel ? Par un nivellement total, une
pensée unique que, horizontale, elle évacue les repères et ainsi naissent les
intégrismes. Car la peur et le refus de cette situation obligent certains à
s'enfermer dans des idéaux stériles et dangereux qui ne font qu'accroître le
désordre ambiant. Ainsi, peu à peu, la paix quitte à la fois nos coeurs, nos
foyers, nos vies et nos pays. Cette guerre dont on ne dit pas le nom est
partout, elle est ici comme ailleurs, différente en apparence seulement.
Ce malaise
insistant procure en nous une révolte, et cette révolte nous éloigne de plus en
plus de cette unité, facteur d'équilibre et d'harmonie. C'est elle qui nous
appelle à la paix et à la sagesse pour arriver à percevoir dans l'autre une
partie de nous-mêmes.
Questions-réponses
Quelle est la place et l'histoire du soufisme par rapport à l'islam ?
C'est la
tradition ésotérique de l'Islam. Mais si elle a existé dans l'islam, cela ne
veut pas dire qu'elle n'ait pas préexisté à sa venue. En effet, c'est une
sagesse qui nous vient de très loin et que l'on retrouve dans toutes les
traditions. Dans la dernière religion, née du monothéisme, qu'est l'islam, on la
reconnaît, on l'identifie et on la nomme " soufisme " parce qu'elle s'est
structurée, qu'elle a des maîtres et des chaînes initiatiques. Elle a toute une
approche et un enseignement existant depuis plusieurs siècles. S'il existe des
ouvrages excellents à ce sujet, je vous avertis cependant qu'on ne peut pas
découvrir le soufisme à travers les livres. Les livres sont comparables à des
cartes géographiques qui décrivent un pays...
Comment le soufisme se situe-t-il par rapport aux approches de la psychologie
ou de la psychanalyse dans la façon de voir, par exemple, comment il faut
déconstruire sa propre histoire pour la rebâtir ?
Pour pouvoir être
neutre et juste, il faudrait que je sois à la fois soufi et psychanalyste, et je
pense que je ne suis ni l'un ni l'autre. Moi-même, je ne fais qu'apprendre à
être soufi. Je ne prétends donc pas amener une réponse qui satisfera tout le
monde. Je témoigne à partir de ma propre expérience.
Nous l'avons dit,
notre environnement culturel est un conditionnement. La première des choses à
mettre en oeuvre, dans cette tradition, c'est d'amener l'être à se regarder
lucidement et à interroger son héritage. A celui qui est croyant nous disons :
remets en question ta croyance ! A celui qui est athée nous disons remets en
question ton athéisme.
Je reviens à la
notion de sphère. Nous disons que l'homme est comme une planète. La terre, par
exemple, a toujours une partie qui est éclairée et l'autre dans l'obscurité. En
nous, à chaque instant, il existe une partie mise en lumière et l'autre qui
reste dans l'ombre. C'est par la rotation de la Terre sur elle-même que la face
obscure s'éclaircit et que la part qui se trouvait à la lumière regagne
l'obscurité. Il faut donc à l'homme une certaine patience. Mais ce qui
caractérise le plus l’homme moderne c'est certainement son impatience de
vouloir tout, tout de suite. Laisser le temps au temps, cette sagesse nécessite
une certaine maturité.
Aimer, cela
s'apprend, cela se vit. Mais comment peut-on aimer si nous n'avons jamais haï ?
Là est le problème. Il faut accepter cette partie négative de nous-mêmes. Qui ne
connaît pas la jalousie ? Qui n'a pas été violent ? Qui n'a pas commis des
fautes ? Mais cela fait partie d'un équilibre. Nous découvrons peu à peu la
complexité de nous-mêmes face à autrui. Le maître ou le guide dans le chemin
s'efface de plus en plus et fait simplement effet de miroir pour que l'être
spirituel du cheminant naisse et grandisse en découvrant sa partie animale,
végétale et minérale ; afin qu'il ne la rejette pas mais au contraire qu'il
l'intègre et l'accepte. Il est un tout. Qu'il agrée ce qu'il est aujourd'hui car
il ne le sera plus demain.
En effet, ce que
nous sommes à vingt ans, nous ne le serons certainement plus à quarante ans ni
même à soixante ans. C'est à lui de choisir le moyen et le chemin qui le
conduisent à ses retrouvailles avec lui-même, à cette réalisation.
On constate
depuis des générations, des siècles, des millénaires, que les sociétés se
construisent et se détruisent. Pourquoi n'y a-t-il pas dans l'humanité de
progrès de la morale et de spiritualité qui iraient crescendo ?
Dans
l'hindouisme, il existe la fameuse doctrine des cycles, que l'on peut transcrire
comme comprenant : l'âges d'or, l'âge d'argent, l'âge de bronze et l'âge de fer.
Nous subissons l'influence des cycles en permanence et c'est notre propre
destin, le destin de l'humanité en quelque sorte. Mais je crois qu'il y a un
progrès. Je pense qu'entre la société grecque ou la société romaine et notre
société, il y a des différences. Ils ont eu les mêmes préoccupations que nous.
Quand nous lisons aujourd'hui la philosophie grecque, nous ne pouvons pas nous
empêcher de nous interroger sur cette démarche de l'esprit, sur cette recherche
sur la condition humaine, la cité... à tel point que peut-être furent-ils
beaucoup plus avancés que nous dans certains domaines. Il en est ainsi avec la
société égyptienne, chinoise ou indienne. Il y eut des progrès, mais ils furent
toujours limités à une élite, à une société, à un peuple. Aujourd'hui, nous
assistons à la mondialisation et pourtant jamais le monde n'a été si petit. Nous
subissons les influences des uns et des autres. Qui aujourd'hui n'a pas de
connaissance sur l'Inde, la Chine, ou les Mayas ? La communication s'accroît de
plus en plus, pour nos enfants et nos petits-enfants, cela sera davantage
encore. Ils vivront dans une société plus ouverte, mondiale. Ce que va devenir
le village planétaire ? Tout le problème est là. Les générations futures
arriveront-elles à gérer les rapports humains dans un cadre universel,
c'est-à-dire dans l'unité, vivront-elles dans le partage, l'égalité des
richesses, des savoirs, de l'information, de la technologie... ? Ou cette
mondialisation n'est-elle rien d'autre qu'un groupe puissant - fait de
multinationales - voulant mettre le reste du monde sous sa coupe ? Ce sont là
les véritables enjeux de demain. S'il y a un éveil spirituel, si l'homme à
travers la communication qui s'accroît parvient à voir dans l'autre une richesse
complémentaire, cette société dont nous rêvons toujours, et que tous les livres
sacrés ont annoncée, arrivera. C'est l'état messianique où les hommes seront
frères, où le lion ne mangera pas l'agneau, et le serpent ne piquera pas
l'enfant. C'est l'ère de la prospérité, où l'argent n'aura plus aucune valeur.
Cela a été annoncé. Portons en nous l'espérance d'une humanité renouvelée. Bien
sûr, on nous traitera de rêveurs et d'utopistes, mais peu importe : plus il y
aura d'êtres qui s'éveilleront à cela, qui porteront ce projet en eux et le
transmettront à leurs enfants et leurs petits-enfants, plus nous avons une
chance - peut-être une sur un million - de voir arriver un jour la venue de ce
temps messianique. |