|
Si nous avons
bien compris cette partie de l'homme, alors nous allons essayer de l'équilibrer
par la partie spirituelle qui vient atténuer l'influence de ces états
inférieurs, c'est elle qui va éduquer l'homme et donner un sens véritable à sa
trajectoire humaine. A ce stade, l'enseignement soufi décrit plusieurs étapes
contenues dans cette partie spirituelle. La première est celle du mental ou de
la raison. C'est elle qui engendre le questionnement en nous, provoque le
discernement, fait que nous choisissons et agissons, que l'on nomme les
choses... tout cela est de l'ordre de la raison. N'est-ce pas ce mental qui au
fond nous a poussés à venir aujourd'hui ici, pour chercher, entendre, échanger
des idées afin de nous aider à éclaircir cette quête du sens ?
Cependant, le
mental lui-même ne suffit pas, même si nous devons nous réjouir de son existence
; n'est-ce pas lui qui permet de distinguer l'homme de l'animal (et qu'est-ce
qu'un homme sans la raison ?) En vérité, la raison ne suffit pas en elle- même,
elle nécessite d'être accompagnée par une conscience. Ce qui correspond à la
deuxième étape.
Cette conscience
a besoin elle-même d'une direction pour naître et croître, elle a besoin d'une
guidance et de repères. Là intervient l'enseignement spirituel qui a accompagné
l'humanité depuis son origine jusqu'à aujourd'hui. Par l'entremise de
l'intervention divine, à travers les prophètes, les sages et les envoyés, s'est
transmis un enseignement d'éveil qui nourrit et fait croître notre conscience
individuelle jusqu'à ce qu'elle atteigne la conscience universelle, océan divin,
domaine du pur esprit contenant le tout. C'est lorsqu'il est arrivé à cette
ultime étape que l'homme réalise sa totalité et l'équilibre de sa personnalité.
C'est sûrement
très simple et très facile à représenter sur un schéma, mais comment le réaliser
dans notre vie ? Toute la difficulté sera de s'affranchir de sa partie minérale,
végétale, et animale, de la vaincre en quelque sorte. Mais cette partie lourde a
son rôle à jouer, elle n'est pas néfaste, il ne s'agit donc pas de chercher à la
détruire car nous en perdrions l'équilibre. A contrario, rester prisonnier de
cette partie inférieure aboutirait à négliger le plus noble de nous-mêmes et
abolirait le sens véritable de la vie.
La partie
matérielle est un réceptacle qui est là pour être fécondé, revivifié par la
partie supérieure, métaphysique, de l'homme. Par cette manière de concevoir
l'homme, le tassawuf nous apprend que ce cheminement se fait d'étape en étape
jusqu'à la conscience suprême.
Mais en tout
premier lieu il nous met en garde : ne peuvent aller dans ce chemin que les gens
humbles. Tout orgueil, toute prétention doivent être délaissés. L'homme doit
réaliser en lui cet état d'humilité. Comprendre ce qu'est la fraternité, être
sincère dans son comportement, dans sa pensée, dans ses actes et dans sa parole,
est nécessaire à tout cheminant qui veut aller à la découverte de lui-même. Sans
ces trois états : humilité, fraternité et Sincérité, on ne peut entreprendre
cette quête intérieure et parvenir à ce que les soufis appellent la réalisation.
Trois
nouveaux cercles correspondent à différents états d'être :
D'abord il y a
ceux qui se trouvent à la périphérie et qui sont marqués par la passivité. S'il
arrive qu'un homme tombe dans la rue devant eux, ils restent inertes, et font
semblant de ne rien voir.
Les personnes de
cette catégorie disent toujours " Je ne suis pas concerné ! Je ne peux pas
changer les choses ! " C'est l'expression d'un aveu constant d'impuissance. Ce
sont des êtres qui n'agissent pas par leur propre volonté, mais qui sont soumis
à celle des autres. Ils sont à l'état minéral, comme la pierre qui
ne se meut pas par elle-même, et nécessite qu'on s'en saisisse pour la déplacer
d'un endroit à un autre. Il y a par contre ceux qui prennent conscience que cela
ne va pas de soi, je ne vais pas ou bien ma société ne va pas, et ils agissent,
" je vais essayer de faire quelque chose ".
Mais ce " quelque
chose ", chacun le pense à sa façon, de manière individualiste, ce qui entraîne
un désordre effroyable. Nous voulons agir et bien faire, mais nous le faisons
d'une manière tellement égoïste que cela entraîne plus de problèmes que de bien.
Nous sommes, dans cet état, encore dominés par l'influence du monde végétal en
nous. D'autres, plus avancés que cette deuxième catégorie, vont au contraire
militer dans des partis ou des mouvements divers. C'est ce groupe d'hommes qui,
souvent, gouvernent et dirigent les partis politiques ou religieux. Ils
s'imposent au peuple en prétendant détenir une certaine vérité.
Si les premiers
n'ont pas agi, les deuxièmes se meuvent dans le désordre, et les troisièmes dans
un ordre limité à leur propre compréhension, il existe une autre catégorie,
minoritaire. Celle-ci n'agit que dans l'unité, mue par un amour divin porté à la
Création tout entière. Comment font-ils ? Comment vivent-ils ? On peut là aussi
subdiviser le caractère humain en trois catégories en premier lieu les hommes
qui ne comptent que sur eux-mêmes, puis en second les croyants, au sens le plus
étendu du terme (que leur croyance porte sur une religion, le matérialisme et
même l'athéisme). Ceux-là agissent soutenus en partie par eux-mêmes et en partie
par ce qui fait l'objet de leur foi, et puis enfin les troisièmes qui sont les
sages et les saints qui ne comptent, en toutes circonstances, que sur Dieu.
Dans toutes
leurs actions, ils ne s'appuient que sur Lui. Et quand on dit Dieu, ce n'est pas
pour eux une abstraction, un concept philosophique ou métaphysique, nous
entendons par là qu'ils le Vivent dans une présence permanente et Le perçoivent
à travers toutes les créatures. C'est un état de conscience en résonance avec la
Création tout entière. Alors, avant de déplacer une pierre, de planter un arbre,
de cueillir un fruit, en regardant le soleil se lever, en entendant un oiseau
qui chante, en buvant cette eau pure, ou en apportant du secours, ils ne voient
que Lui, ils ne le font que pour Lui. Peu importe la personne, la créature qui
est devant eux, ils n'agissent qu'en vue de Dieu, de l'amour divin. Ils ne sont
conditionnés que par cela. Ils ne cherchent ni renommée ni pouvoir, uniquement
l'agrément divin pour les actes, les paroles et les pensées qu'ils émettent. Les
soufis disent que cet état n'est atteint que par une totale purification...
Les sens nous ont
été donnés, mais ils sont en quelque sorte atrophiés, il est nécessaire de les
éduquer pour les éveiller à une perception plus vaste et plus universelle,
éduquer l'ouïe, la parole, le toucher, etc., afin de ne pas devenir prisonnier
de notre ego et de sa nature minérale, végétale, ou animale. Comme l'a écrit un
soufi, Izz I-dûn al-lrbilî :
Parfais-tu
l'éphémère, par l'action, en négligeant le permanent,
Tu ne
t'intéresses point à son ordre.
Le corps est
pour l'âme un précieux instrument,
ce que tu peux
en obtenir tu ne l'auras jamais.
Il
s'éteindra et tu seras après lui soit dans un bonheur louable soit dans un
malheur sans fin.
Tu as reçu ton
corps pour qu'il te serve, mais tu l'as servi.
Oubliant ainsi
le serment que tu as prêté dans les temps premiers.
Tu as fait
régner l'esclave en diminuant ta dignité.
Le meilleur
n'a-t-il pas le meilleur comme esclave ?
|