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L'infini Passe
dans le fini
La Réalité est,
essentiellement, esprit. Mais, bien entendu, il existe des degrés dans
l'esprit... Le monde, dans tous ses détails, depuis le mouvement mécanique de ce
que nous appelons l'atome de matière jusqu'au mouvement libre de la pensée dans
l'ego humain, est l'auto-révélation du " Je suis Grand ". Chaque atome d'énergie
divine, quelqu'inférieure que soit sa place dans l'échelle de l'existence, est
un ego.
Mais il y a des
degrés dans l'expression du " Je ". A travers la gamme tout entière de l'être
s'élève la note du " Je " qui s'élève peu à peu jusqu'à ce qu'elle atteigne sa
perfection dans l'homme. C'est pourquoi le Coran déclare que l'ego ultime est
plus proche de l'homme que sa propre veine jugulaire. Comme des perles, nous
vivons, nous nous mouvons et avons l'être dans le flux perpétuel de la vie
divine... Le degré de réalité varie avec le degré du sentiment du " Je ".
C'est pourquoi
l'homme, en qui le " Je " a atteint sa perfection relative, occupe une place
authentique au cœur de l'énergie créatrice divine, et possède ainsi un degré de
réalité bien plus élevé que les choses qui l'entourent. Parmi toutes les
créations de Dieu, lui seul est capable de participer consciemment à la vie
créatrice de Son Créateur (...)
Dans l'histoire
de l'expérience religieuse dans l'Islam qui, selon le Prophète, consiste en la "
création d'attributs divins dans l'homme ", cette expérience s'est exprimée dans
des phrases telles que : " Je suis la Vérité créatrice " (Hallâj), " Je suis la
destinée " (Mu'âwiya), " Je suis la parole du Coran" ('Alî), " Gloire â moi "
(Bayazîd). Dans le soufisme le plus élevé de l'islam, l'expérience unitive ne
consiste pas pour l'ego fini dans l'effacement de son identité propre par une
sorte d'absorption dans l'ego infini ; c'est plutôt l'infini qui passe dans
l'étreinte pleine d'amour du fini. Ainsi que le dit Rûmî : " La connaissance
divine se perd dans la connaissance du saint
[20].
"
Iqbal
La Réalité
suprême
La Réalité des
réalités - c'est-à-dire, l'Etre de la Réalité la plus exaltée, est la Réalité de
toutes choses. En ce qui concerne Son Essence, Il est Un en Lui-même et Unique,
de sorte que la pluralité ne peut pénétrer en Lui ; mais par Ses multiples
révélations et nombreuses déterminations, Il est parfois présenté sous la forme
d'entités indépendantes substantielles et parfois sous la forme d'entités
accidentelles et dépendantes.
L'Essence Unique
de Dieu, considérée comme absolue et dépourvue de toutes déterminations et
limitations est appelée la " Réalité "; et considérée sous Son aspect en tant
que revêtue de la multiplicité et de la pluralité qui sont visibles, Elle est
tout l'univers créé. L'univers est donc l'expression visible extérieure de la
Réalité la plus exaltée, et la Réalité la plus exaltée est la réalité interne
invisible de l'univers.
L'univers, avant
d'être rendu manifeste à la vision externe, était identique à la Réalité la plus
exaltée; et la Réalité la plus exaltée après que l'univers fut rendu manifeste
est identique à l'univers. Il devient donc clair qu'en fait la Réalité la plus
exaltée est l'Unique Etre réel. Sa manifestation et Sa non-manifestation, Son
antériorité et Sa postériorité ne sont tous que Ses relations et Ses aspects.
" C'est Lui qui est le Premier et le Dernier, le Manifeste et le Caché "
(Coran, LV, 29) [21].
Djâmi
La Vérité des
vérités
Les connaissants
d'Allah s'élèvent des métaphores jusqu'aux réalités, à l'instar de celui qui
monte des plaines vers les montagnes ; et à la fin de leur ascension ils voient,
comme avec la vision directe de témoins oculaires, qu'il 'n'y a rien en
existence qu'Allah seul, et que " toute chose est périssante sauf Son visage "
(Coran XXVIII, 88) ; non pas qu'elle périsse à un moment particulier, mais
plutôt qu'elle est perpétuellement une chose périssante, étant donné qu'elle ne
peut être conçu qu'ainsi. Car toute chose autre qu'Allah, quand on la considère
en et par elle-même, ne peut être que pur non-être; et si elle est examinée en
tant que chose recevant son existence de la Réalité primordiale, elle est jugée
comme existante - non en elle-même, mais en tant que dépendante de Celui qui lui
confère l'existence. Donc, il n'y a d'existant que le Visage de Dieu seulement.
Car toute chose a deux aspects, l'un tourné vers elle-même, l'autre vers son
Seigneur : à l'égard du premier, elle est non-être; mais par rapport à Dieu,
elle est être. C'est pourquoi toutes choses sont périssantes excepté le Visage
d'Allah, de toute et pour toute éternité. Ces gnostiques, en conséquence, n'ont
pas besoin d'attendre que se lève la Résurrection finale pour entendre le
Créateur proclamer : " A qui appartient le pouvoir en te jour ? A Allah,
l'Unique, le Suprême Dominateur " (Coran, XL, 16). Et cet appel résonnera à
jamais à leurs oreilles. Ils n'entendent pas non plus par la parole " Allah est
le plus grand " - Allah akbar - qu'Il est seulement " plus grand " que les
autres. A Dieu ne plaise ! Car dans toute existence
il n'est auprès
de Lui nul sur lequel Il puisse l'emporter en grandeur. Nul autre n'atteint même
le degré de coexistence, ou d'existence dérivée, ni même d'existence tout court,
excepté de cet aspect qui L'accompagne. L'existant est Son Visage seul. Or, il
est impossible qu'Il soit " plus grand " que Son propre aspect. Le sens est
plutôt qu'Il est absolument grand pour être appelé plus grand, ou très grand,
par rapport ou comparaison. Trop grand pour que quiconque, qu'il soit prophète
ou ange, puisse saisir la véritable nature de Sa grandeur. Car personne ne
connaît Allah de connaissance véritable, sauf Lui-même; car tout connu entre
nécessairement dans les limites et le domaine du connaissant ; état qui
constitue la négation même de toute majesté, de toute " grandeur ".
Ces gnostiques,
en revenant de leur ascension dans le ciel de la Réalité, sont unanimes à
déclarer qu'ils n'ont rien vu là d'existant, sauf l'Unique Réalité. Certains
d'entre eux toutefois sont parvenus à cela scientifiquement, et d'autres
expérimentalement et subjectivement. Pour ces derniers, la multiplicité des
choses a disparu entièrement. Ils furent noyés dans l'Unicité absolue, et leurs
intelligences furent perdues dans Son abîme. Là, ils devinrent comme des choses
éberluées. Aucune faculté ne demeura en eux sauf de se remémorer Allah ; en
vérité, ils perdirent même la capacité de se remémorer eux-mêmes. De sorte qu'il
ne demeure en eux rien d'autre qu'Allah. Ils devinrent enivrés d'une ivresse
dans laquelle la puissance de leur propre intelligence disparut ; de sorte que
l'un d'eux [22]
s'écria : " Je suis la Réalité Suprême !" - Ana'l Haqq - ; un autre : "
Gloire à moi ! Combien grande est ma gloire
[23]
! " ; et un autre encore : " Sous cet habit il n'y a qu'Allah ! ". Mais les
paroles des amoureux passionnés dans leur ivresse et leur extase doivent être
dissimulées et on ne doit pas en parler. Ensuite, quand cette ivresse se dissipa
et qu'ils revinrent sous le pouvoir de l'intelligence, laquelle est la balance
d'Allah sur la terre, ils surent que cela n'avait pas été une véritable fusion,
mais seulement quelque chose ressemblant à l'identité; comme dans ces mots de
l'amoureux à l'apogée de sa passion : " Je suis Celui que j'aime, et Celui que
J'aime est moi ; nous sommes deux esprits invendus en un seul corps " (Hallâj).
Car il se peut
qu'un homme qui n'a jamais vu un miroir dans sa vie et qui se trouve soudain en
face d'un miroir regarde dans le miroir, et pense que la forme qu'il voit dans
le miroir est la forme du miroir lui-même, identique à lui.
Un autre peut
voir du vin dans un verre et penser que le vin n'est que la couleur du verre. Et
si cette pensée lui devient habituelle et continuelle, telle une idée fixe en
son esprit, elle l'absorbe totalement, de sorte qu'il demande pardon à Allah:
Le verre est
mince, le vin est clair !
Les deux sont
semblables, la question est confuse :
car on dirait
qu'il y a ici du vin et pas de verre à vin,
ou bien qu'il y a
un verre et pas de vin !
Cependant, il y a
une différence entre dire : " Le vin est le verre de vin " et dire : " On dirait
que c'est le verre à vin. " Or, quand cet état spirituel l'emporte, il est
appelé, par rapport à celui qui l'éprouve, l'extinction - fanâ' -, ou plutôt,
l'extinction de l'extinction, car l'âme est devenue anéantie à elle-même,
anéantie à son propre anéantissement ; car elle devient inconsciente d'elle-même
et inconsciente de sa propre inconscience ; étant donné que, si elle était
consciente de sa propre inconscience, elle serait consciente d'elle-même. Par
rapport à l'homme immergé dans cet état, l'état est appelé, dans le langage de
la métaphore " fusion "; et dans le langage de la réalité " unification ". Et
sous ces vérités se trouvent aussi deux mystères que nous ne sommes pas libres
de discuter [24].
Ghazâlî
Toi seul
Nous sommes la
harpe, et c'est Toi qui joues sur nos cordes ce n'est pas nous qui nous
lamentons ; c'est Toi qui gémis.
Nous sommes comme
la flûte, notre musique vient de Toi, les pièces d'un échiquier que tu ranges en
bataille et fais se mouvoir pour la défaite ou la victoire.
Notre victoire et
notre défaite, elles sont dues à Toi, Etre suprême.
Qui sommes-nous,
ô âme de nos âmes, que nous existions auprès de Toi ? Nos existences ne sont que
non-existence : Tu es l'Etre absolu, Tu fais apparaître les choses périssables.
Nous sommes des
lions blasonner sur des étendards qui flamboient : Ton souffle invisible nous
déploie sur le monde 25.
Rûmî
L'abandon de
l'existence
Dis: Allah ! et
abandonne l'existence et ce qui t'entoure, si tu veux l'accomplissement de
la perfection.
Tout, sauf Dieu,
si tu l'as bien compris, est néant dans le détail et dans l'ensemble.
Sache-le bien:
sans Lui, toute la création, toi compris, se dissipe, s'efface.
Celui qui n'a pas
dans Son Essence la racine de son existence, son existence, sans Lui est
radicalement impossible.
Les initiés sont
annihilés. Peuvent-ils contempler autre chose que le Très-Haut, le Magnifique ?
Tout ce qu'ils voient, qui n'est pas Lui, est en vérité périssant dans le
présent, le passé et le futur.
Raisonne et
examine si tu peux voir autre chose qu'une action d'entre les actions.
Considère le haut
et le bas de l'existence d'un regard étayé par la déduction.
Tu trouveras que
tout fait allusion à Sa Majesté de façon directe ou allégorique.
Du haut jusqu'en
bas, sans que personne puisse en faire autant, c'est Lui, leur Créateur, qui
tient en mains toutes les choses 26.
Sidî Abû Madyan
20. Mohammad
Iqbal : Reconstruire la pensée religieuse, traduction d'Eva de
Vitray-Meyerovitch, Paris, 1955, Librairie d'Amérique et d'Orient Adrien
Maisonneuve de., 11 rue Saint-sulpice, Paris 6e. p. 80-81 et 120.
21. Djâmî :
Lawâih. traduction anglaise de Whinfield et Kazwîni. Londres, 1906, Oriental
translation fond, p. 41-42.
22. Hallâj.
23. Bayazîd
Bistamî
24. Ghazâlî :
Mishkât al-Anwâr.
25. Rûmî :
Mathnavî. I. 598 et suiv.
26. Sidi Abû Mady)a^n: Dîwân, traduction fançaise d’Emile
Dermenghem et Bachir Messikh, Damas, 1938, Chawâr ed. P. 57
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