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"Lâ ilâha
illa'Llâh " (Il n'y a pas de dieu, si ce n'est Dieu) : c'est secondement
doctrinal de l'Islam, que les soufis interprètent, en lui donnant son sens
le plus profond, par : " Il n'y a pas de réalité, si ce n'est la Réalité. "
Dieu seul est absolument réel.
L'Unité de
Dieu, dont la seule affirmation constitue la profession de foi musulmane -
la shahâda, qui fait de l'homme le " témoin " de Dieu (c'est le sens même de
shahâda, témoignage) - implique, non pas seulement qu'il ne peut y avoir de
polythéisme, ce que bien entendu toutes les grandes religions proclament,
mais encore qu'en un certain sens, Dieu Seul est.
Le Coran
déclare : " Il est le Premier et le Dernier, l'Extérieur et l'Intérieur.
" (Coran.
LVII, 3).
"Où que vous vous tourniez, là est la face de Dieu. " (Coran.
II, 115)
" Dieu est Unique, Il n'a pas d'associés. " (Coran.
VI, 163; XVII. 111; XVIII, 26; XXV, 2). "
Toute chose périt sauf Sa Face. " (Coran.
XXVIII, 88)
" Tout passe et il ne reste que la face de ton Seigneur. " (Coran.
LV, 26-27)
La Réalité
divine échappe à toute catégorie : on a vu que la shahâda comporte une
négation : " Il n'y a pas de divinité " (ou de réalité), à laquelle fait
équilibre une affirmation : " Si ce n'est la Divinité " : car nulle "
définition " ne peut être donnée de l'Inconnaissable. Comme le dit avec
force Ibn ul-'Arabi : " Personne ne Le saisit, sauf Lui-même. Personne ne Le
connaît, sauf Lui-même... Il Se connaît par Lui-même... Autre-que-Lui ne
peut Le saisir. Son impénétrable voile est Sa propre unicité. Autre-que-Lui
ne Le dissimule pas. Son voile est Son existence même. Il est voilé par Son
unicité d'une façon inexplicable... Autre-que-Lui n'a pas d'existence et ne
peut donc s'anéantir
[6]...
" Rien ne peut donc être dit de Dieu, ni même imaginé. Hallâj allait jusqu'à
dire : " Qui prétend affirmer l'Unité de Dieu Lui donne par là même un
associé. " Ou comme le dit encore Dhû 'l-Nûn al-Misrî : " Quelque idée que
vous vous fassiez de Dieu en votre esprit, Il est différent d'elle
[7].
"
Pour les
soufis, la transcendance et immanence ne s'excluent pas : elles sont des
aspects complémentaires de la même Réalité.
Ainsi, est-Il
à la fois le " Tout-Autre ", et celui qui " Se glisse entre l'homme et son
propre cœur [8]
", Qui en est " plus proche que sa veine jugulaire
[9].
" " L'unicité de l'être ", c'est donc l'omniprésence de 1' Unique
Réalité : " Quand le secret d'un seul atome d'entre les atomes est clair, le
secret de toutes les choses créées, extérieures et intérieures, est clair,
et tu ne vois Plus rien en ce monde et en l'autre : que Dieu
[10].
"
De cette
doctrine va découler l'universalisme de l'Islam, dont tout syncrétisme
réducteur n'est que caricature. Il convient de noter que l'Islam est la
seule religion qui ne se désigne ni par le nom de son fondateur, ni par
celui du pays où elle a pris naissance. Le mot Islam ne veut rien dire
d'autre que " se remettre â Dieu ", c'est-à-dire à l'Absolu reconnu comme
tel, et, refaisant, se conformer â la loi de son être. C'est ainsi qu'en des
termes qui peuvent paraître un paradoxe, mais sont profondément exacts selon
cette vision, un théologien musulman moderne a pu écrire que " la lune, le
soleil, les planètes, les arbres, l'air, l'eau, la chaleur, les minéraux,
les animaux étaient " musulmans " puisqu'ils obéissent aux normes divines
[11].
" Et puisqu'il ne peut y avoir qu'une seule Vérité, et non " des "
vérités, il ne peut y avoir qu'une seule Révélation si Dieu a choisi de Se
révéler, et donc un seul message, valable pour toute l'humanité. Ce sont les
hommes qui l'ont tantôt élaboré, tantôt déformé, d'où les divergences entre
les diverses approches du divin : l'Occident ne sait guère que, pour se
déclarer musulman, il faut reconnaître les autres Ecritures sacrées : Torah,
Evangiles et, d'une manière générale tout ce que les " envoyés de Dieu " ont
apporté aux différents peuples de la terre, (dans la mesure, bien entendu où
elles ne viennent pas contredire l'essence immuable de ce Message). Le Coran
n'est lui-même considéré que comme un " Rappel " de cet unique donné révélé.
Les soufis ne
se contentent pas de " croire " à cela : tout musulman le fait. Ils en
vivent, sur tous les plans, du plus sublime au plus familier. La communauté
musulmane toute entière n'est que le reflet dans la société des hommes de
cette unicité. Et ils se plaisent â citer ce mot d'un des compagnons du
Prophète, Abû 'Ubaidah, mort en 639 : " Je n'ai jamais considéré une seule
chose sans que Dieu fût plus proche de moi que cette chose
[12].
"
Eva
de Vitray-Meyerovitch
L'unité de Dieu
Dis :
" Lui, Dieu est
Un !
Dieu !...
L'Impénétrable !
Il n'engendre pas
;
Il n'est pas
engendré ;
nul n'est égal à
Lui [13]!
"
Coran
(
sourate CXII, 1-3).
Le mystère de
l'unité
Sache que
l'Essence de Dieu le Suprême est le mystère - ghayb - de l'unité - al-ahadiyah -
que tout symbole exprime sous un certain rapport, sans qu'il puisse L'exprimer
sous beaucoup d'autres rapports. On ne La conçoit donc pas par quelque idée
rationnelle, pas plus qu'on ne La comprend par quelque allusion - ishâra -
conventionnelle; car on ne comprend une chose qu'en vertu d'une relation, qui
lui assigne une position, ou par une négation, donc par son contraire; or, il
n'y a, dans toute l'existence, aucune relation qui " situe " l'Essence, ni
aucune assignation qui s'applique à Elle, donc rien qui puisse La nier et rien
qui Lui soit contraire. Elle est, pour le langage, comme si Elle n'existait pas,
et sous ce rapport Elle Se refuse à l'entendement humain.
Celui qui parle
devient muet devant l'Essence divine, et celui qui est agité devient immobile;
celui qui voit est ébloui. Elle est trop noble pour être conçue par les
intelligences... Elle est trop élevée pour que les pensées La saisissent. Son
fond primordial - kunh - n'est atteint par aucune sentence de la Anthologie du
soufisme science, ni par aucun silence qui La tait; aucune limite, aussi fine
et incommensurable soit-elle, ne L'embrasse
[14].
Jîlî
6.
Risâlatu'l-Ahadiyyalï (Traité de l'Unité), attribué à Ibn ul-'Arabî, traduit
en français par 'Abd al-Hâdî dans Le Voile d'Isis, Paris 1923, p. 13-14.
7. Cité
dans Mathnavî, vol. 7, p. 103.
8. Coran.
VIII, 24.
9. Coran.
LVI 85.
10.
Risâlatu'l-Ahdiyyah (Traité de l'Unité), op. cil.
11. Abû
A’la Maudoudi : Risâla-e dîniyat ; traduction française : Comprendre
l’Islam Paris, 1973 ; traduction anglaise : Towards Undestanding !islam.
12. Cité
par Al-Kharrâz, dans son livre de la véracité, traduction anglaise Arberry
p. 48.
13. traduction
de Denise Masson. Paris, 1967. Gallimard éd.
14. Jîlî :
Al-lnsân al-Kâmil, traduction française : De l'Homme universel, par Titus
Burckhardt, Lyon, 1953, Derain éd., p. 26. Réimpression : Paris, 1975,
Dervy-Livres éd. |