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Les qassârîs
Ils sont les disciples d'Abû Sâlih Hamdûn ibn Ahmad ibn
'Umar al-Qassâr; il était un grand savant et un soufi éminent. Sa doctrine
était celle de la manifestation et de la divulgation du « blâme »
(malâma).
Il disait : «
La connaissance que Dieu a de toi est meilleure que la connaissance qu’en
ont les hommes » :
tes relations avec Dieu en secret doivent être meilleures
que tes relations avec les hommes en public, car ta préoccupation des hommes
est le plus grand voile entre toi et Dieu. J'ai parlé d'al-Qassâr dans le
chapitre sur le « blâme ».
Il raconte l'histoire suivante : «
Un jour, tandis que je marchais dans le lit de la rivière, dans le quartier
de Hira à Nishapur, je rencontrai Nûh, brigand célèbre pour sa générosité,
qui était le chef de tous les brigands de Nishapur. Je lui demandai :
« O Nûh, qu'est-ce que la générosité? » Il
répondit :
« Ma générosité, ou la tienne? »
Je dis :
« Décris-les toutes les deux. » Il
répondît :
« Pour moi, c'est enlever mon manteau et porter un froc
rapiécé et pratiquer la conduite appropriée à ce vêtement, afin de pouvoir
devenir un soufi et de m'abstenir du péché, à cause de la honte que
j'éprouve devant Dieu; mais pour toi, c'est de retirer ton froc rapiécé afin
de ne pas être trompé par les hommes et que les hommes ne puissent être
trompés par toi ; ma générosité serait l'observance formelle de la Loi,
tandis que la tienne serait l'observance spirituelle de la vérité. » Et
c'est là un principe très sûr.
Les tayfûrîs
Ce
sont les disciples d'Abû Yazîd Tayfûr ibn 'Isa ibn Surûshan al-Bistâmî, un
grand et éminent soufi. Sa doctrine est le ravissement
(ghalaba)
et l'enivrement
(sukr).
Un désir ardent pour Dieu et l'enivrement de l'amour ne
peuvent être acquis par des êtres humains, et il est vain de revendiquer, et
absurde d'imiter, ce qui se situe au-delà de la possibilité d'acquisition.
L'enivrement n'est pas un attribut humain et l'homme n'a pas le pouvoir de
l'attirer à lui. L'homme enivré est transporté et ne se concentre pas sur
les êtres créés de telle sorte qu'il manifeste une qualité quelconque
impliquant un effort conscient.
Les shaykhs soufis s'accordent à dire que personne n'est
un modèle convenable pour autrui, à moins d'être ferme, et d'avoir échappé à
l'empire des « états »; mais certains admettent que la voie de l'enivrement
et de l'extase peut être parcourue sans effort, parce que le Prophète a dit
: «
Pleurez, ou sinon faites
comme si vous pleuriez! »
Or, imiter les autres par amour de l'ostentation est pur
associationnisme, mais c'est différent si le but de l'imitateur est que Dieu
puisse peut-être l'élever au rang de ceux qu'il a imités, selon la parole du
Prophète : «
Quiconque se rend semblable
à des gens devient l'un d'entre eux. »
Et l'un des shaykhs a dit : «
Les contemplations
(mushâhadât)
sont le résultat des mortifications
(mujâhadât). » Mon opinion personnelle est que, bien que
l'ascèse soit toujours excellente, l'enivrement et l'extase ne peuvent
aucunement être acquis, ils ne peuvent être provoqués par les mortifications
qui, en elles-mêmes, ne deviennent jamais une cause d'enivrement.
Je vais maintenant exposer les différentes opinions des
shaykhs concernant la véritable nature de l'enivrement
(sukr)
et de la sobriété
(sahw)
afin que ces difficultés puissent être résolues.
Sur l'enivrement et
la sobriété
Sachez
que l'« enivrement » et « l'extase » sont des termes utilisés par les
mystiques pour désigner l'extase de l'amour pour Dieu, tandis que le terme «
sobriété » exprime l'obtention de ce qui est désiré. Certains placent le
premier au-dessus du second, et d'autres pensent le contraire. Abu Yazîd et
ses disciples préfèrent l'enivrement à la sobriété. Ils disent que la
sobriété implique la persistance et l'équilibre des attributs humains,
lesquels sont le plus grand voile entre Dieu et l'homme, alors que
l'enivrement implique la destruction des attributs humains, tels que la
prévision et le choix, et l'annihilation en Dieu du contrôle de soi chez
l'homme, de telle sorte que seules survivent en lui les facultés qui
n'appartiennent pas au genre humain, lesquelles sont les plus complètes et
les plus parfaites.
Ainsi, David se trouvait dans l'état de sobriété ; il
accomplit un acte que Dieu lui attribua et dit :
«
David tua Goliath (Qor'ân,
II,
251); mais notre Prophète était dans l'état d'enivrement;
il effectua une action que Dieu attribua à Lui-même et dit : «
Tu ne lançais pas toi-même les traits quand tu les
lançais mais Dieu les lançait » (Qor'ân,
VII,
17). Combien grande est la différence entre ces deux
hommes! L'attribution d'un homme à Dieu vaut mieux que l'attribution de
l'acte de Dieu à un homme, car, dans ce dernier cas, l'homme agit par
lui-même, tandis que dans le premier, il agit par Dieu.
Junayd et ses disciples préfèrent la sobriété à
l'enivrement. Ils estiment que l'enivrement est mauvais, car il entraîne la
perturbation d'un état normal, la perte de la raison et du contrôle de soi ;
étant donné que le principe de toutes les choses est recherché par la voie
de l'annihilation ou de la subsistance, ou de l'effacement ou de
l'affirmation, le but de la recherche ne peut être atteint que si le
chercheur est sain d'esprit.
La cécité ne peut jamais libérer de l'esclavage et de la
corruption des phénomènes. Que les hommes demeurent sous l'empire des
phénomènes et oublient Dieu, cela provient de ce qu'ils ne voient pas le
monde tel qu'il est vraiment : s'ils le voyaient dans sa réalité, ils lui
échapperaient. La vision est de deux sortes : quand on regarde, on voit soit
du point de vue de la permanence
(baqâ),
soit du point de vue de l'annihilation
(fana).
Par la vision de la permanence, l'on perçoit que
l'univers tout entier n'est pas permanent, car les phénomènes ne le sont
pas. Et si l'on regarde du point de vue de l'annihilation, on constate que
toutes les choses créées sont non-existantes en présence de la pérennité de
Dieu. Dans les deux cas, on se détourne des créatures.
C'est pour cette raison que le Prophète disait dans ses
prières :
« O mon Dieu, montre-moi
les choses telles quelles sont! »
Quiconque les voit ainsi découvre la paix. Or, une telle
vision ne peut être obtenue que dans l'état de sobriété et ceux qui sont
enivrés l'ignorent. Quand Moïse était enivré, il ne put supporter une
épiphanie, mais tomba évanoui
(Qor'ân,
VII,
143); mais notre Prophète était sobre, il contemplait
continuellement la même manifestation de gloire avec une conscience toujours
croissante, durant toute la route à partir de La Mecque, jusqu'à ce qu'il se
tînt à deux portées d'arc de la Présence divine (voir
Qor'ân,
LVI,
9).
Mon shaykh, qui suivait la doctrine de Junayd, avait
coutume de dire que l'enivrement est le terrain de jeux des enfants et la
sobriété le champ de bataille des hommes. Je dis, d'accord avec mon Shaykh,
que la perfection de l'état de l'homme enivré est la sobriété. Le degré le
plus inférieur de la sobriété consiste à considérer l'impuissance de
l'humanité; en conséquence, une sobriété plutôt mauvaise est préférable à un
enivrement inévitablement mauvais.
On raconte qu'Abû 'Uthmân Maghrîbî, dans la première
partie de sa vie, passa vingt années dans la retraite, demeurant dans des
déserts où il n'entendit jamais le son d'une voix humaine, jusqu'à ce que
son corps fut émacié et que ses yeux furent devenus aussi petits que le chas
d'une aiguille. Au bout de vingt ans, il lui fut ordonné de retourner auprès
des hommes. Il résolut de commencer par les hommes de Dieu qui restaient
auprès du sanctuaire de La Mecque; ainsi, il obtiendrait une plus grande
bénédiction. Les shaykhs de La Mecque, avisés de sa venue, vinrent à sa
rencontre. Le trouvant si changé qu'il ressemblait à peine à une créature
humaine, ils lui dirent :
« 0 Abu 'Uthmân, pourquoi
es-tu parti, qu'as-tu vu et obtenu, et pourquoi es-tu revenu? »
Il répondit : «
Je suis parti à cause de l'enivrement, et j'ai vu que l'enivrement était un
mal, et j'ai obtenu le désespoir; et je suis revenu épuisé. »
Tous les shaykhs dirent : «
O
Abu 'Uthmân, il n'est pas licite que quelqu'un après toi explique la
signification de la sobriété et de l'enivrement, tu as éclairci toute
l'affaire et tu as montré en quoi l'enivrement est mauvais. »
L'enivrement, c'est s'imaginer que l'on est annihilé
tandis que les attributs en réalité subsistent : et cela est un voile. La
sobriété, en revanche, est la vision de la permanence tandis que les
attributs sont annihilés, et c'est là un véritable dévoilement. Il est
absurde de supposer que l'enivrement est plus proche de l'annihilation que
ne l'est la sobriété, et que l'enivrement est une qualité plus grande que la
sobriété; et tant que les attributs humains se fortifient, l'homme devient
de plus en plus ignorant; mais quand ils commencent à diminuer, les
chercheurs de la vérité peuvent mettre leur espoir en lui.
On rapporte que Yahyâ ibn Mu'âdh écrivit à
Abu
Yazîd :
« Que dis-tu de quelqu'un
qui boit une seule goutte de l'océan de l'amour et devient ivre?
» Abu
Yazîd répondit : «
Que dis-tu de celui qui, si tous les océans du monde étaient remplis du vin
de l'amour, les boirait tous et crierait encore pour étancher sa soif? »
Les gens s'imaginent que Yahyâ parlait de l'enivrement et
Abu
Yazîd de la sobriété, mais c'est l'inverse qui est vrai.
L'homme « sobre » est celui qui est incapable de boire même une seule
goutte, et l'homme « ivre » est celui qui boit tout et désire encore boire.
Le vin étant le moyen de l'ivresse, mais l'ennemi de la sobriété, l'ivresse
réclame ce qui lui est homogène, tandis que la sobriété ne trouve pas
plaisir à boire.
Il existe deux sortes d'enivrement : avec le vin de
l'amitié
(mawadda)
et avec la coupe de l'amour
(mahabba).
La première est « causée »
(ma'lûl)
parce qu'elle provient de la considération du bienfait :
mais la seconde n'a pas de cause, puisqu'elle provient de la considération
du Bienfaiteur. Celui qui considère le bienfait voit de par lui-même et par
conséquent se voit lui-même, mais celui qui considère le Bienfaiteur voit
par Lui, et en conséquence, ne se voit pas lui-même de sorte que, bien
qu'enivré, son ivresse est de la sobriété.
La sobriété est aussi de deux sortes : la sobriété dans
l'insouciance
(ghafla)
et la sobriété dans l'amour
(mahabba).
La première est le plus grand des voiles, mais la seconde
est le plus grand dévoilement. La sobriété qui se rattache à l'insouciance
est en réalité un enivrement, tandis que celle qui se relie à l'amour, bien
qu'étant de l'ivresse, est en réalité de la sobriété. Quand le principe est
fermement établi, la sobriété et l'enivrement se ressemblent, mais quand le
principe est occulté, toutes deux perdent leur fondement.
En résumé, quand il s'agit de véritables mystiques, la
sobriété et l'enivrement sont l'effet d'une différence et quand le Seigneur
de la vérité manifeste Sa beauté, la sobriété aussi bien que l'enivrement
semblent être des intrus, parce que les frontières de tous deux se touchent,
et la fin de l'un est le commencement de l'autre, et le commencement et la
fin sont des termes qui impliquent une séparation, laquelle n'a qu'une
existence relative. Dans l'union, toutes les séparations sont annulées,
comme le dit le poète :
« Quand se lève l'aurore de la coupe
pleine de vin, l'ivresse et la sobriété deviennent une même chose. »
A
Sarakhs, il y avait deux maîtres spirituels, Luqmân et Abû'l-Fadl Hasan. Un
jour, Luqmân vint chez Abû'1-Fadl et le trouva avec quelques feuilles de
papier dans sa main. Il dit :
« Abû'l-Fadl, que cherches-tu dans ces papiers ? »
Abû'1-Fadl répondit :
« La même chose que tu cherches sans papier. »
Luqmân dit :
« Alors, pourquoi cette différence ? »
Abû'l-Fadl répondit : «
Tu vois une différence quand tu me demandes ce que je
cherche. Sors de ton ivresse et deviens lucide et débarrasse-toi de ta
lucidité, afin que tu puisses savoir ce que toi et moi nous recherchons. »
Les tayfûrîs et les junaydîs sont différents dans la
mesure où nous l'avons indiqué. En ce qui concerne la pratique, la doctrine
d'Abû Yazîd consiste à éviter la compagnie et à choisir la retraite loin du
monde, et il ordonnait à tous ses disciples d'agir comme lui. C'est là une
voie méritoire et louable si on peut la suivre.
Les junaydîs
Ce sont les disciples d'Abû'l-Qâsim al-Junayd ibn
Muhammad qui, en son temps, était appelé
ta'ûs al-'ulamâ
(le plus grand des savants). Il est le chef de cette
confrérie et l'imâm de leurs imâms. Sa doctrine est fondée sur la sobriété
et est opposée à celle des tayfûrîs, comme on l'a expliqué.
C'est la doctrine la plus connue et la plus célèbre de
toutes et tous les shaykhs l'ont adoptée, bien qu'il existe de nombreuses
différences dans leurs paroles sur l'éthique du soufisme. Mes shaykhs à moi
étaient tous junaydîs. Je ne puis en parler trop longuement dans ce livre;
ceux qui désirent mieux connaître cette doctrine doivent rechercher de
l'information ailleurs.
J'ai lu dans les « Anecdotes » que lorsque Husayn ibn
Mansûr al-Hallâj dans son extase rompit toutes relations avec 'Amr ibn 'Uthmân
(al-Makkî) et alla chez Junayd, celui-ci lui demanda pourquoi il était venu
à lui. Husayn dit :
« Afin de
rencontrer le shaykh. »
Junayd répondit :
« Je ne fréquente pas les fous. L'association exige qu'on
soit sain d'esprit; si ce n'est pas le cas, le résultat est un comportement
tel que le tien à l'égard de Sahl ibn 'Abdallah Tustârî et 'Amr. »
Husayn répondit :
« O shaykh, la sobriété et l'enivrement sont deux
attributs de l'homme, et l'homme est voilé par rapport à son Seigneur
jusqu'à ce que ses attributs soient annihilés. — O fils de Mansûr,
dit Junayd,
tu es dans l'erreur concernant la sobriété et
l'enivrement. La première manifeste la rectitude de l'état spirituel en
relation avec Dieu, tandis que le second exprime un extrême désir et un
amour ardent, et ni l'un ni l'autre ne peuvent être acquis par des efforts
humains. O fils de Mansûr, tes paroles me paraissent dépourvues de sens et
pleines d'erreurs. »
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