|
J'ai déjà indiqué, dans la notice concernant Abû'l-Hasan
Nûrî, que les soufis se divisent en douze branches, dont deux sont
réprouvées et dix approuvées. Chacune de ces dix confréries a un excellent
système doctrinal concernant l'ascèse
(mujâhada)
et la contemplation
(mushâhada).
Bien qu'elles diffèrent l'une de l'autre dans leurs
pratiques dévotionnelles et leurs disciplines ascétiques, elles s'accordent
sur les principes fondamentaux et dérivés de la Loi religieuse
(sharia)
et de l'unification
(tawhîd).
Abu Yazîd dit : «
Le désaccord des savants des sciences religieuses
('ulamâ)
est une miséricorde,
excepté en ce qui concerne le détachement et l'unification.
» Il y a une célèbre tradition prophétique en ce sens.
L'essence véritable du soufisme se trouve dans les paroles des shaykhs; les
divergences sont superficielles et ne concernent que les coutumes. C'est
pourquoi je vais brièvement spécifier les multiples explications du soufisme
et montrer le principe sur lequel la doctrine de chaque confrérie se fonde,
afin que l'étudiant puisse discerner et comprendre.
Les muhâsibîs
Ils sont les disciples d'Abû 'Abdallah Hârith ibn Asad
al-Muhâsibî qui, de l'avis unanime de tous ses contemporains, était un homme
mortifié et d'une grande influence spirituelle, et versé dans la théologie,
la jurisprudence et le mysticisme.
Il évoquait le détachement du monde et l'unification, et
ses relations avec Dieu, tant intérieures qu'extérieures, étaient sans
reproche. La particularité de sa doctrine est qu'il ne compte pas la
satisfaction
(rida)
parmi les « stations »
(maqâmât)
mais l'inclut dans les « états spirituels »
(ahwâl).
11 fut le premier à soutenir cette opinion qui fut
adoptée par les gens du Khorassan. Les habitants de l'Iraq, au contraire,
affirmèrent que la « satisfaction » est l'une des « stations », et que c'est
le
summum
de la confiance en Dieu
(tawakkul).
La controverse entre eux a continué jusqu'à ce jour.
De
la véritable nature de la « satisfaction »
En premier lieu, je vais exposer la véritable nature de
la « satisfaction » et ses diverses sortes ; secondement, j'expliquerai la
véritable signification des termes « station »
(maqâm)
et « état »
(hâl)
et la différence entre eux.
La « satisfaction » est de deux sortes : la satisfaction
de Dieu avec l'homme et la satisfaction de l'homme avec Dieu. La
satisfaction divine consiste en ce que Dieu veuille que l'homme soit
récompensé pour ses bonnes actions, et dans le fait qu'il lui accorde Sa
grâce. La satisfaction humaine concerne l'accomplissement par l'homme des
ordres de Dieu et sa soumission à Ses décrets. La satisfaction de Dieu
précède celle de l'homme, car avant que l'homme ne soit divinement aidé, il
ne se soumet pas au décret de Dieu, et n'obéit pas à Ses ordres, car la
satisfaction de l'homme se rattache à la satisfaction de Dieu et subsiste
par elle.
En résumé, la satisfaction humaine est de l'équanimité à
l'égard du destin, qu'il retienne ou octroie, et la fermeté spirituelle dans
la façon de considérer les événements, qu'ils soient la manifestation de la
Beauté divine
(jamâl)
ou de Sa Majesté
(jalâl),
de sorte qu'il sera indifférent à un homme d'être consumé
dans le feu du courroux ou illuminé par la lumière de la miséricorde, parce
que le courroux et la miséricorde sont tous deux des signes de Dieu, et tout
ce qui procède de Dieu est bon à ses yeux.
Le commandeur des croyants, Husayn ibn 'Alî, fut
interrogé au sujet de la parole d'Abû Dharr Ghifârî : «
Je préfère la pauvreté à la richesse et la maladie à la
santé. »
Husayn répondit :
«
Dieu ait pitié d'Abû Dharr! mais je dis que quiconque observe l'excellent
choix que Dieu a fait pour lui ne désire rien d'autre que ce que Dieu a
choisi pour lui. »
Quand un homme prend conscience du choix de Dieu et
renonce à son propre choix, il est libéré de tout chagrin. Ceci, cependant,
ne vaut pas dans l'état d'absence loin de Dieu
(ghayba);
cela requiert l'état de présence avec Dieu
(hudûr),
parce que la « satisfaction » chasse les chagrins et
guérit l'insouciance, elle purifie le cœur des pensées relatives à un autre
que Dieu, et le délivre des liens de la tribulation : la délivrance est une
caractéristique de la « satisfaction ».
Du point de vue de l'éthique, la satisfaction est
l'acquiescement de celui qui croit fermement que Dieu le voit en toute
circonstance. Il existe quatre catégories de telles personnes :
1. ceux qui sont satisfaits du don de Dieu, qui est la
connaissance
(ma'rifa);
2. ceux qui sont satisfaits du bonheur, qui est ce monde;
3. ceux qui sont satisfaits de l'affliction qui consiste
en diverses épreuves;
4. ceux qui sont satisfaits d'être choisis, ce qui est
l'amour.
Celui qui regarde le don à partir du Donateur l'accepte
avec son âme et, quand il l'a ainsi accepté, l'ennui et le chagrin
disparaissent de son cœur. Celui qui à partir du don considère le Donateur
perd le don et parcourt le sentier de la satisfaction par son propre effort.
Or, l'effort est pénible et difficile, et la connaissance mystique n'est
réalisée que lorsque sa véritable nature est divinement révélée; et étant
donné que la connaissance, quand elle est recherchée par l'effort, est une
prison et un voile, une telle connaissance est une illusion.
Celui qui est satisfait avec ce monde, sans Dieu, est
entraîné dans la destruction et la perdition, parce que le monde entier n'a
pas une valeur telle qu'un ami de Dieu lui attache son cœur ou qu'aucun
souci pour lui ne pénètre dans son esprit. Le bonheur n'est le bonheur que
lorsqu'il conduit au Donateur de bonheur, autrement, c'est un malheur.
Celui qui est satisfait avec l'affliction que Dieu lui
envoie est satisfait parce que dans l'affliction il voit l'Auteur Lui-même
et peut endurer sa souffrance en contemplant Celui qui la lui a envoyée; en
fait, il ne la considère pas comme douloureuse, tant est grande sa joie à
contempler son Bien-Aimé.
Enfin, ceux qui sont satisfaits d'être choisis par Dieu
sont Ses amoureux qui, dans la joie ou la peine, considèrent que leur propre
existence est peu de chose; ceux dont les cœurs demeurent dans la présence
de la pureté, et dans le jardin de l'intimité; qui n'ont aucune pensée des
choses créées et ont échappé aux liens des « stations » et des « états » et
se sont consacrés à l'amour de Dieu. Leur satisfaction n'entraîne pour eux
aucune perte, car la satisfaction avec Dieu est un paradis.
Section
On rapporte que Moïse dit :
«
Ô mon Dieu, indique-moi une action que j'aurais à exécuter et qui Te
rendrait satisfait. »
Dieu répondit :
«
Tu en serais incapable, ô Moïse! »
Alors, Moïse se prosterna, adorant Dieu et Le suppliant
et Dieu lui envoya une révélation, disant :
«
Ô fils de Tmrân, Ma satisfaction consiste en ce que toi tu sois satisfait de
Mon ordre.
» Lorsqu'un homme est satisfait des décrets de Dieu,
c'est un signe que Dieu est satisfait de lui.
Bishr Hâfi demanda à Fudayl ibn 'Iyâd si c'est l'ascèse
fzuhd)
ou la satisfaction qui est meilleure. Fudayl répondit : «
La satisfaction, car celui
qui est satisfait ne désire rien »,
mais celui qui est un ascète a des désirs, c'est-à-dire
que, après le degré de l'ascétisme, il y a un autre degré plus élevé, qui
est toujours l'objet des désirs de l'ascète. Mais au-dessus du degré de la
satisfaction, il n'y a pas de degré plus élevé tel qu'un mystique «
satisfait » puisse le souhaiter. Sache que le sanctuaire est supérieur à la
porte. Ceci montre que la doctrine de Muhâsihî est correcte, à savoir que la
« satisfaction » appartient à la catégorie des « états spirituels » et des
dons divins, non aux « degrés » qui sont acquis par l'effort.
Le Prophète disait dans
ses prières : «Ô
mon Dieu, je Te demande la satisfaction après la venue de ce que Tu as
décrété. »
C'est-à-dire : Garde-moi dans une condition telle que
lorsque Ton décret m'adviendra, le destin puisse me trouver satisfait de sa
venue. Ici, il est affirmé que la satisfaction proprement dite est
postérieure à la venue du Destin, parce que, si elle la précédait, elle
consisterait seulement en la résolution d'être satisfait, ce qui ne
correspond pas à la véritable satisfaction.
Abû'l-'Abbâs ibn 'Atâ dit :
«
La satisfaction, c'est que le cœur accepte le choix éternel de Dieu pour Sa
créature. »
Dans tout ce qui lui advient, il doit reconnaître la
volonté et les décrets éternels de Dieu et ne pas être affligé, mais
l'accepter joyeusement. |