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L'homme parfait
— al-Insân ul-kâmil —,
dit
Ibn ul-Arabî, est
« la parfaite image de
Dieu et contient en soi toutes les choses ».
Dieu,
en effet, a créé l'homme à Son image : mais il lui faut être né une seconde
fois pour se rendre pleinement compte de son unité essentielle avec l'être
divin qui l'a créé. Devenu «
parfait et complet
» — al-kâmil al-tâm —,
ainsi
que le définit A bû Yazîd al-Bistâmî1 le saint constitue le
trait d'union entre le Créateur et les choses créées :
« Il réunit en lui,
dit
encore Ibn ul-'Arabî,
la forme de Dieu et la
forme de l'univers. Lui seul révèle l'essence divine avec tous Ses Noms et
Attributs. Il est le miroir par lequel Dieu est révélé à Lui-même et, par
là, la cause finale de la création 2 ».
Intermédiaire entre Dieu et le monde, l'homme parfait peut donc être
considéré comme détenant une double fonction : forme totalisante des
Attributs divins, il capte l'image de Dieu et la renvoie : il est devenu,
au sens plein du terme, le « témoin » de Dieu. Certes, de par son
attestation de l'unicité divine
— at-tawhîd —
le
croyant témoigne : la
shahâda
(la
profession de foi) signifie, nous avons vu, « témoignage
»; le témoin par
excellence étant le martyr (celui-ci est désigné par un mot dérivant de la
même racine
— shahîd).
Mais
l'homme pleinement réalisé est le seul qui
«
actualise » ce témoignage. C'est pour cela qu'il est médiateur; et le
disciple qui a parcouru la Voie jusqu'au point où il est mort à lui-même
pour se perdre en celui qui épiphanise à ses yeux le divin
— fana
fi'l sheikh —
accédera, grâce à lui, à la vie dans l'Absolu, au
baqâ.
«
Oh! plus d'un a été trompé par la forme »,
dit
Djalal ul-Dîn Rûmî dans son
Mathnavî3. « Il visait la forme de l'homme
parfait, et en réalité c'est Dieu qu'il a atteint. »
C'est
ainsi que nous pouvons comprendre les formules parfois hyperduliques
utilisées par les soufis s'adressant à leur maître; même si ce dernier
n'est pas encore parvenu à sa pleine stature spirituelle, il représente le
prophète, homme parfait par excellence. Aussi bien, ne peut-il y avoir de
murshîd,
de
guide dans la
tarîqa,
qui
n'ait reçu l'investiture d'un autre maître, l'ayant lui-même obtenue d'un
autre, et cela selon une chaîne
— silsila —
remontant, sans solution de continuité, jusqu'à Muhammad. C'est parce que
l'homme parfait représente l'origine de toute la création et sa fin —
Dieu étant un trésor caché qui souhaitait être connu — que, lors de
l'ascension, du
mi'râj
du
Prophète, le Seigneur dit à ce dernier :
«
Si ce n'était pour toi,
je n'aurais pas créé les cieux. »
<<
Lieu sur la terre de
l'irradiation divine —
tajallî
— la plus complète4
»,
l'homme parfait est le cœur du monde, car l'essence spirituelle
universelle de l'homme
—
haqîqat-e-djâmi'a-ye-insânî —
se
reflète en lui. Dans un
hadîth qudsî,
Dieu
déclare :
«
Ni Ma terre, ni mon ciel ne Me contiennent, mais Je
suis contenu dans le cœur de Mon serviteur fidèle. »
Les
Noms et Attributs divins, selon Jîlî, sont la véritable nature du cœur,
dans laquelle il a été créé; les grands mystiques font face avec leur être
tout entier à l'ensemble de ces Noms et Attributs divins, et sont avec
Dieu essentiellement. Le
«
lieu
» où Dieu Se manifeste est donc le cœur :
<<
Le cœur,
dit
le sheikh al-Naqshabandî,
est le lieu où regarde
Allah 5
»;
Et
Rûmî :
«
Le cœur n'est rien
d'autre que la mer de lumière... Le lieu de la vision de Dieu 6.
»
Mais
cela n'est vrai que du cœur
«
parvenu à sa pleine dimension
» :
«
II ne convient pas que tu
dises de ton propre cœur : ceci aussi est un cœur; seul le cœur du saint
ou du prophète est plus haut que les cieux. Les cœurs individuels sont
comme le corps par rapport au cœur de l'homme parfait qui est la source
originelle 7. »
Puisque Dieu a répandu Sa lumière sur les saints, ils sont
un,
par
essence :
«
En vertu de la Toute-Puissance divine, les corps des
hommes parfaits ont acquis la capacité de porter la lumière
inconditionnée. La puissance divine fait d'un récipient de verre la
résidence de cette lumière dont le Sinaï ne peut supporter une lueur
8. »
Les
prophètes vont se représenter l'un l'autre, puisque l'Esprit universel
S'est révélé à eux.
Jésus dit :
«
Venez à moi pour
connaître Moïse. » Mohammad dit :
«
Venez à moi pour
reconnaître Moïse et Jésus en moi. » Les amis lui répondirent :
«
Mais, Mohammad, qui te
présentera aux autres puisqu'il n'y a pas d'autres prophètes après toi ? »
Il répondit :
«
Celui qui se connaît connaît son Seigneur, c'est-à-dire
: Si je me connais, je connais Dieu. Le cœur est en jeu, non le corps
9. »
La
véritable connaissance de soi consiste donc à contempler en soi-même
l'Esprit de Dieu. Seule Réalité, c'est
«
par Lui-même qu'il Se
voit Lui-même, et par Lui-même qu'il Se connaît Lui-même ».
L'homme parfait ayant compris que les apparences ne sont qu'un voile qui
cache cette Réalité est
«
parvenu au lieu où il demeurera, car il ne demeure
plus en lui que cette présence divine 10 » :
en
«
devenant ce qu'il était », il l'a retrouvée dans le tréfonds de son propre
être. C'est ce qu'exprime, dans des termes absolument identiques à ceux
des soufis, un grand mystique chrétien : parlant de
«
l'effigie divine » qui réside dans le cœur de l'homme, c'est, dit Tauler,« plus qu'une empreinte,
c'est Dieu Lui-même tel qu'il
est dans Son être
essentiel, qui se rend présent à l'âme, qui S'y connaît, S'y aime et y jouit
de Lui-même 11 ».
Toute dualité est alors transcendée : le Soi sans
qualification renvoie son image à celui qui la regarde. Ainsi, en se voyant
dans le miroir de la majesté du Bien-Aimé, les trente oiseaux
— sî morgh —
de la parabole de ''Attar ont-ils compris qu'ils étaient
eux-mêmes l'être divin, le
«
Sîmorgh »
qu'ils
cherchaient. Le chercheur de trésor est lui-même ce trésor
:
«
Nous sommes tous deux un
seul adorateur qui, en raison de l'état d'union, se prosterne devant son
essence dans chaque prosternation12. »
Car, comme le dit un
hadîth : « Le cœur du croyant est le trône de Dieu » (qalb ul-mu'mini 'arshu
Allah),
et un
autre :
«
Le cœur du croyant est le plus haut ciel. »
C'est dans ce secret des cœurs, siège du
tawhîd,
que
s'opère la naissance spirituelle :
«
Nos consciences,
dit
Hallâj,
sont une seule Vierge où
seul l'Esprit de Vérité peut pénétrer 1S. »
Alors,
«
L'âme individuelle est devenue enceinte, comme Marie, d'un Messie ravissant
le cœur. Non pas le Messie qui voyage sur la terre et sur la mer, mais le
Messie qui est au-delà des limitations de l'espace. Aussi, quand l'âme a été
fécondée par l'Ame de l'âme, par une telle âme le monde est fécondé 14.
»
Dispensateur de la grâce divine
(«
Dieu place Son don sur la
paume de Sa main et, de la paume de Sa main, le dispense à ceux qui sont
l'objet de Sa miséricorde 15 »),
l'homme parfait peut dire, à bon droit :
«
Dans nos mains se trouve le
remède de chaque peine »
car
«
l'amour est le médecin de tous les maux »,
et le saint incarne l'amour divin : le
Qor'ân
ne
dit-il pas de Mohammad qu'il a été envoyé comme une miséricorde pour les
mondes 16 ? Et le Prophète lui-même dit au soufi
Abu
Sa'îd
al-Kharrâz, en rêve :
«
Celui qui aime Dieu
doit m'avoir aimé 17 »,
car Dieu n'est pas visible. Ce sera donc par l'homme
parfait que passera la voie pour aller à Lui; et l'âme l'implore :
Tu es la porte de la cité de la
connaissance, puisque tu es
les rayons du soleil de la clémence. Sois ouverte, ô porte! pour celui qui
cherche la porte... Sois
ouverte jusqu'à l'éternité, ô porte de la miséricorde...
Tout est le lieu de
la vision de Dieu : mais, tant qu'elle
n'est pas ouverte, qui dit : « Là-bas se trouve une porte » ? A moins que le
veilleur n'ouvre la porte, cette idée ne prend
pas vie en lui18 ».
L'homme né une seconde fois découvre que l'esprit qui
l'a secouru n'est pas séparé de
lui-même; que le prophète ou le saint, c'est
«
toi-même, mais non pas ce « toi » irréel : il est ce « toi » qui à la fin
est conscient de s'évader du monde de l'illusion »;
car,
à
ton dernier « toi » est
revenu à ton premier « toi » réel19 ».
Ou, comme le dit Djâmî :
«
Le dernier état de l'homme, c'est de revenir à son premier état 20.
»
Alors
se termine la quête, retour de l'âme à sa patrie perdue. En se trouvant
elle-même, l'âme a trouvé le monde qu'elle réchauffe de son amour, lui
redonnant les grâces divines reçues, comme le symbolise le geste d'offrande
du
samâ'.
Au-delà, plus rien ne demeure, que le silence de la connaissance suprême :
« Ne parle pas, pour que
l'Esprit puisse parler pour toi 21. »
Plus rien ne peut être dit du pèlerin sur la Voie, car
comme le proclame le
Qor'ân : « En vérité, en
Dieu seul est la limite. »
1.
Cité dans la
Risâla
d'al-Qushayrî,
Le Caire, 1315 de l'Hégire.
2.
Voir
Encyclopédie de VIslam,
article «
Insân ul-kâmil ».
3.
Mathnavî,
II, 1178.
4.
Nabolosî, commentaire à la
Khamriya
d'Ibn ul-Fâridh,
op. cit.
p. 138.
5.
Tanwîr al-qulûb,
cité dans
Petite Philocalie de la Prière du Cœur,
traduction de Jean Gouillard, éd. Cahiers du Sud, p. 319.
6.
Mathnavî,
III, 2269.
7.
Mathnavî,
II, 839.
8.
Voir Çor'ôra, XXIV, 35, verset de la
Lumière; et sur le mont Sinaï, comme lieu de manifestation :
Qor'ân,
VII,
143;
Mathnavî,
II, 1293.
9.
Maqâlat,
inédit, de Shams de Tabrîz. On trouve un passage à peu
près identique dans Aflakî,
op. cit.
t. II, p. 153.
10.
Mathnavî,
II, 98.
11.
Cité par Bizet,
Les mystiques allemands,
p. 94.
12.
Ibn ul-Fâridh,
Tâ'iyyah,
vers
153-154.
13.
Cité par Louis Massignon :
Eranos-Jahrbuch,
XV, 1947.
14.
Mathnavî,
II, 1184
sq.
15.
Mathnavî,
V, 875
sq.
16.
Qor'ân,
XXI, 107.
17.
Tadkirat ul-Awliyâ,
I, 67, 5.
18.
Mathnavî,
I, 3763
sq.
19.
Mathnavî,
VI,
3774-75.
20.
Kitâb al-Luma',
29, 11.
21.
Mathnavî,
III, 1304
sq.
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