dd

Soufisme

<< Page précédente

Page suivante >>

Le symbolisme du voile

 

L'homme, dans sa condition charnelle, ne peut imaginer l'au-delà, l'envers des choses — pas plus que l'embryon ne pourrait croire à la réalité d'un monde où il sera pourtant appelé, son heure venue. Cette « autre dimension », le Qor'ân l'appelle d'un mot difficile à traduire, mais extraordinairement lourd de sens : le ghayb, c'est-à-dire, l'invisible, ce que la raison ni les sens ne peuvent percevoir, mais qui est l'Unité profonde sous-jacente à la multiplicité des phénomènes.

Tout au plus peut-on le pressentir. La présence du cœur en tant que preuve de la foi intuitive — yaqîn —, de sorte que « ce qui lui est caché a la même puissance que ce qui lui est visible 1 », est conçue par les soufis comme la rencontre intemporelle de la conscience empirique avec le Moi profond — sirr — transconscient. « Quel est, s'écrie l'un d'eux, celui dans mon oreille qui écoute ma voix, quel est celui qui prononce des paroles par ma bouche ? Qui dans mes yeux emprunte mon regard ? Quelle est donc l'âme, enfin, dont je suis le vêtement 2 ?   Tandis qu'un  autre  définit  la  sagesse  ésotérique — ma'rifa — comme « L'introduction graduelle de la conscience intime — sirr — parmi les catégories de la pensée », c'est-à-dire « La présentation du « subconscient » dans le domaine de la réflexion. » Et Ghazâlî, l'un des plus grands philosophes de tous les temps — l'Algazel du Moyen Age —, à qui Descartes a emprunté la majeure partie de sa méthode, parle de l'« étranger » qui réside dans le cœur de l'homme.

La psychologie transcendantale de l'Islam, devançant et dépassant les recherches contemporaines sur la psychologie des profondeurs, a toujours mis l'accent sur la nécessité de « se connaître soi-même » et pour cela, de transcender le petit « moi » empirique pour parvenir à ce tréfonds où l'âme rencontre Dieu. Tous les mystiques et penseurs musulmans ont médité la parole du Prophète : « Qui se connaît, connaît son Seigneur. » La grande différence ici, avec la psychanalyse, c'est qu'il s'agit d'une recherche qui va beaucoup plus loin. Les maîtres du soufisme étaient parfaitement au courant des méthodes thérapeutiques qu'on découvre aujourd'hui. Avicenne, dans son « Canon » nous conte l'histoire d'une jeune fille malade qu'un médecin fait étendre — déjà ! — sur un divan et qu'il délivre de ses troubles psychiques en la faisant parler. Rûmî a repris ce thème dans son célèbre Mathnavî. Ghazâlî nous dit qu'à un moment crucial de sa vie, alors qu'il était écartelé entre la crainte et le désir de renoncer à tout pour suivre la Voie du tasawwuf, il fut soudain atteint d'un mutisme dont le caractère non organique et purement psychosomatique n'échappa nullement à ses médecins. Sa maladie disparut dès qu'il eut pris la résolution mettant fin à sa tension intérieure.

Il était courant dans les pays musulmans, au Moyen Age, de traiter les névroses par suggestion (on sait qu'en Occident on considérait les malades mentaux comme des possédés du démon et qu'on les soumettait, jusqu'à une époque très tardive, aux pires sévices). Des postes avaient même été créés, à Bagdad notamment, dans les hôpitaux, à cette fin. En outre, les ouvrages des soufis contiennent quantité de renseignements dans le domaine de la parapsychologie.

Mais il s'agit d'un tout autre niveau : de celui où l'âme reçoit une ce connaissance venue de son Seigneur » — 'ilm-i­ladunni3 — et où elle s'ouvre à la vision. Ce qu'elle va apercevoir dans cette lumière, c'est qu'il y a un a abîme », comme le dit un maître soufi, entre le « moi » et le « soi ». Nous ne sommes plus au plan du subconscient, mais à celui du sur-conscient.

Ce qui peut faire obstacle à cette vision, c'est le « voile » de l'ipséité, de l'individualité, qui fait écran. Le symbolisme du voile prend dans la tradition islamique une importance particulière ; il typifie à la fois la connaissance réservée (voilée) ou communiquée (dévoilée, révélée). La révélation, c'est l'ouverture du voile 4. « Dieu ne parle à l'homme que par révélation ou de derrière un voile », dit le Qor'ân 6. Ce voile — hîjâb — désigne tout ce qui empêche d'apercevoir le but. L'âme charnelle — nafs — est le voile par excellence, puisqu'elle s'en tient aux apparences et s'attache à l'éphémère, aux formes, aux sensations. Il en découle que l'existence elle-même est considérée par les soufis comme un voile 6.

Le Prophète a dit que Dieu Se cache Lui-même derrière soixante-dix mille voiles de lumière et de ténèbres. Dans le soufisme, une personne est dite voilée — mahjûb — quand elle est incapable de percevoir la lumière divine dans son cœur. C'est donc l'homme, et non pas Dieu, qui est couvert par un voile, car de ceux qui se détournent de la Révélation, le Qor'ân dit que « leurs cœurs sont enveloppés d'un voile épais qui leur cache ce vers quoi Dieu les appelle7 ».

On trouvera, parmi les textes qui vont suivre, un chapitre entier de Ghazâlî sur le symbolisme du voile; ce texte, d'une immense importance, est traduit pour la première fois en français.

 

Les étapes de l'évolution

 

L'homme vint tout d'abord dans le règne des choses inorganiques, puis de là il passa dans le règne végétal, ne se souvenant pas de sa condition précédente. Et lorsqu'il passa dans l'état animal, il ne se rappela plus son état en tant que plante : il ne lui resta que l'inclination qu'il éprouva pour cet état — notamment à l'époque du printemps et des fleurs —, telle l'inclination des petits enfants à l'égard de leur mère (ils ignorent la raison qui les attire vers le sein maternel), ou comme l'inclination du disciple pour le maître spirituel (l'intelligence partielle du disciple dérive de cette intelligence universelle...); puis l'homme est entré dans
l'état humain; de ses premières âmes il n'a point de souvenance, et il sera de nouveau changé (à partir de son âme actuelle)8

                                                                                              Rûmî

 

L'échelle de l'être

Du moment où tu vins dans le monde de l'existence,

une échelle fut placée devant toi, pour te permettre de t'évader ;

d'abord, tu fus minéral, puis tu devins plante;

ensuite, tu es devenu animal : comment l'ignorerais-tu ?

Puis, tu fus fait homme, doué de connaissance, de raison, de foi;

considère ce corps, tiré de la poussière : quelle perfection il a acquise !

Quand tu auras transcendé la condition de l'homme, tu deviendras, sans nul doute, un ange;

alors tu en auras fini avec la terre; ta demeure sera le ciel.

Dépasse même la condition angélique : pénètre dans cet océan,

afin que ta goutte d'eau puisse devenir une mer 9...      

Rûmî

 

Au-delà de cette terre 

Dieu a créé les causes, de telle sorte que, à une goutte de sperme qui ne possédait ni ouïe, ni intelligence, ni esprit, ni vue, ni attribut royal, ni attribut d'esclave; qui ne connaissait ni chagrin, ni joie, ni supériorité, ni infériorité, Il a donné un abri dans la matrice; puis II a transformé cette eau en sang et le sang en chair et, dans le sein maternel où il n'y avait ni mains, ni outillage, Il a créé les fenêtres de la bouche, des yeux et des oreilles, Il a façonné la langue et le gosier, et le trésor de la poitrine, où II a mis un cœur qui est à la fois une goutte, un monde, une perle, un océan, un esclave et un roi. Quelle intelligence peut comprendre qu'il nous ait amenés de cet état ignorant et méprisable jusqu'à notre élévation ? Et Dieu a dit : « As-tu vu, as-tu entendu d'où Je vous ai amenés et jusqu'où ? Maintenant, encore, Je te dis que Je ne te laisserai pas là où tu es non plus. Je t'emmènerai au-delà de cette terre et de ce ciel, en une terre très douce et un ciel qu'on ne peut imaginer ni se représenter : sa nature est de dilater l'âme dans la joie. Et au sein de ce firmament, ce qui est jeune ne devient pas vieux, ce qui est nouveau ne devient pas ancien; nulle chose ne se corrompt, ni ne s'abîme, rien ne meurt, aucune personne éveillée ne s'endort, parce que le sommeil est fait pour le repos et pour chasser la douleur, et dans ce lieu, il n'y a ni souffrance, ni chagrin. Et si tu ne le crois pas, réfléchis un instant : comment cette goutte de sperme aurait-elle pu te croire si tu lui avais dit : « Dieu a créé un monde en dehors de ce monde de ténèbres, un monde où il y a un ciel, un soleil, un clair de lune, des provinces, des villes, des villages, des jardins; où il existe des créatures parmi lesquelles il y a des rois, des riches, des gens en bonne santé, des malades, des aveugles ? Maintenant,

crains, ô goutte de sperme! Lorsque tu sortiras de cette demeure ténébreuse, à quelle catégorie appartiendras-tu ? » Aucune imagination et aucune intelligence ne pourraient croire à cette histoire : qu'il existe en dehors de ces ténèbres et de cette nourriture de sang un autre monde et une autre nourriture. Or, bien que cette goutte ignorât et niât une telle possibilité, elle n'a pourtant pu éviter de sortir, car on l'a amenée de force au-dehors...

 

Alors tu te trouveras en dehors de ce monde pareil au sein maternel; tu quitteras cette terre pour pénétrer dans une vaste étendue, sachant que la parole (du Qor'ân) : « La terre de Dieu est vaste » désigne cette ample région où sont arrivés les saints 10.»                                                                                 

Rûmî

 

 Le monde est voile à lui-même

 Nous savons aussi que Dieu S'est décrit Lui-même comme l' « Extérieur » — al-zâhir — et comme 1' « Intérieur » — al-bâtin —, et qu'il a manifesté le monde à la fois comme intérieur et comme extérieur, afin que nous connaissions l'aspect « intérieur » (de Dieu) par notre propre intérieur, et 1' « extérieur » par notre extérieur. De même, Il S'est décrit par les qualités de la clémence et de la colère, et II a manifesté le monde comme un lieu de crainte et d'espoir, pour que nous craignions Sa colère et espérions Sa clémence. Il S'est décrit par la beauté et la majesté et nous a doués de crainte révérentielle — al-haybah — et d'intimité — al­uns. Il en va de même de tout ce qui se rapporte à Lui et par quoi II S'est désigné. Il a symbolisé ces couples de qualités (complémentaires) par les deux mains qu'il tendit vers la création de l'Homme universel; celui-ci réunit en lui toutes les réalités essentielles — haqâïq — du monde, dans son ensemble comme dans chacun de ses individus. Le monde est l'apparent, et le représentant (de Dieu en lui) est le caché.

 C'est à l'instar de cela que le sultan reste invisible, et c'est en ce sens que Dieu dit de Lui-même qu'il Se cache derrière des voiles de ténèbres — qui sont les corps naturels et des voiles de lumière — qui sont les esprits subtils —; car le monde est fait de substance grossière — kathîf — et de substance subtile — latîf.

(Le monde) est à lui-même son propre voile, en sorte qu'il ne peut pas voir Dieu du fait même qu'il se voit; il ne peut jamais se défaire par lui-même de son voile, tout en sachant qu'il se rattache, par sa dépendance, à son Créateur. C'est que le monde ne participe pas à l'autonomie de l'Être essentiel, si bien qu'il ne Le conçoit jamais. Sous ce rapport, Dieu reste toujours inconnu, à l'intuition comme à la contemplation, car l'éphémère n'a pas de prise sur cela, c'est-à-dire sur l'éternelle11.

Ibn ul-'Arabî

 

 

Les soixante-dix mille voiles

 

Quelle est la signification de la tradition : « Allah a soixante-dix voiles de lumière et de ténèbre : S'il retirait ces voiles, l'éclat de Sa Face consumerait sans nul doute quiconque Le verrait » (Certains lisent : « sept cents voiles »; d'autres « soixante-dix mille »).

Je l'explique ainsi. Allah est manifeste en Lui-même, par Lui-même. Un voile est nécessairement en rapport avec ceux loin desquels l'objet éclatant est voilé. Or ceux-ci, d'entre les hommes, sont de trois sortes, selon que leurs voiles sont pure obscurité, obscurité mélangée à la lumière, ou pure lumière. Les subdivisions de ces trois catégories sont très nombreuses. Ceci en tout cas est certain. Je pourrais sans doute me livrer à une énumération compliquée de ces subdivisions; mais je n'ai pas confiance dans les résultats de telles définitions et énumérations, car personne ne sait si elles étaient réellement voulues ou non. Quant à fixer le nombre à sept cents ou à soixante-dix mille, c'est là une question que seul peut saisir le pouvoir prophétique. Ma propre impression claire, toutefois, c'est que ces chiffres ne sont pas mentionnés en tant qu'énumération précise, car les chiffres sont souvent indiqués sans intention de limitation, mais plutôt pour signifier une quantité indéfiniment grande : Dieu sait mieux. Ce point, donc, est hors de notre compétence, et tout ce que je puis faire à présent est de te dévoiler ces trois principales divisions et quelques-unes des subdivisions.

1. Ceux qui sont voilés par la pure obscurité. La première division consiste en ceux qui sont voilés par la pure obscurité. Ceux-là sont les athées (« qui ne croient pas en Allah, ni au Jour dernier » — Qor'ân, IV, 37). Ce sont ceux qui « préfèrent cette vie présente à celle à venir » — Qor'ân, XIV, 3 —, car ils ne croient pas du tout à ce qui doit venir. Ils se divisent en deux subdivisions.

Premièrement, il y a ceux qui désirent découvrir une cause qui rende compte de l'existence du monde, et ils considèrent la nature comme cette cause. Mais la nature est un attribut qui réside dans les substances matérielles et qui leur est immanente, et, en outre, c'est un attribut obscur, car il ne possède ni connaissance, ni perception, ni conscience de soi, ni conscience, ni lumière perçue par l'intermédiaire de la vue physique.

Deuxièmement, il y a ceux dont la préoccupation est le soi, et qui en aucune façon ne s'occupent à rechercher la causalité. Plutôt, ils vivent la vie des animaux des champs. Ce voile est, pour ainsi dire, leur égo centré sur lui-même, et leurs désirs de ténèbres; car il n'y a pas de ténèbres plus fortes que l'esclavage à l'égard des passions et de l'amour de soi. « N'as-tu pas vu, dit Allah, l'homme qui prend sa passion pour une divinité ? » (Qor'ân, XXV, 43) et le Prophète : ce La passion est le plus détestable des dieux adorés sur la terre. »

Cette dernière division peut être divisée à son tour. Il existe une catégorie de gens qui pensent que le but principal du monde est la satisfaction de vos besoins, appétits et plaisirs animaux, qu'ils soient en relation avec le sexe, la nourriture, la boisson, ou les vêtements. Ceux-là sont les créatures du plaisir; le plaisir est leur dieu, le but de leur ambition; et, en l'obtenant, ils croient avoir gagné la félicité. Délibérément et volontairement, ils se mettent au niveau des bêtes des champs; en vérité, à un niveau inférieur à celui des animaux. Peut-on imaginer ténèbres plus grandes que ceci ? De tels hommes sont en réalité voilés par une obscurité complète.

 

<< Page précédente

Page suivante >>