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« Lâ ilâha illa'Llâh »
(Il n'y a pas de dieu, si
ce n'est Dieu) : c'est le fondement doctrinal de l'Islam, que les soufis
interprètent, en lui donnant son sens le plus profond, par :
«
II n'y a pas de réalité, si
ce n'est la Réalité. » Dieu seul est absolument réel. L'Unité de Dieu, dont
la seule affirmation constitue la profession de foi musulmane
— la shahâda,
qui fait de l'homme le « témoin » de Dieu (c'est le sens même de
shahâda,
témoignage) — implique,
non pas seulement qu'il ne peut y avoir de polythéisme, ce que bien entendu
toutes les grandes religions proclament, mais encore qu'en un certain sens,
Dieu Seul
est.
Le
Qor'ân
déclare :
« Il est le Premier et le
Dernier, l'Extérieur et l'Intérieur 1 ». « Où que vous vous
tourniez, là est la face de Dieu 2. » a Dieu est Unique, Il n'a
pas d'associés 3. » « Toute chose périt sauf Sa Face 4.
» « Tout passe et il ne reste que la face de ton Seigneur 5. »
La Réalité divine échappe à
toute catégorie : on a vu que la
shahâda
comporte une négation :
« Il n'y a pas de divinité
»
(ou de réalité), à laquelle
fait équilibre une affirmation :
«
Si ce n'est la Divinité » :
car nulle
«
définition » ne peut être
donnée de l'Inconnaissable. Comme le dit avec force Ibn ul-'Arabî :
«
Personne ne Le saisit, sauf
Lui-même. Personne ne Le connaît, sauf Lui-même... Il Se connaît par
Lui-même... Autre-que-Lui ne peut Le saisir. Son impénétrable voile est Sa
propre unicité. Autre-que-Lui ne Le dissimule pas. Son voile est Son
existence même. Il est voilé par Son unicité d'une façon inexplicable...
Autre-que-Lui n'a pas d'existence et ne peut donc s'anéantir 6...
»
Rien ne peut donc être dit
de Dieu, ni même imaginé. Hallâj allait jusqu'à dire :
«
Qui prétend affirmer
l'Unité de Dieu Lui donne par là même un associé. »
Ou comme le dit encore Dhû 'l-Nûn al-Misrî :
«
Quelque idée que vous vous
fassiez de Dieu en votre esprit, Il est différent d'elle 7. »
Pour les soufis, la transcendance et l'immanence ne s'excluent pas : elles
sont des aspects complémentaires de la même Réalité. Ainsi, est-Il à la fois
le
«
Tout-Autre », et Celui qui
«
Se glisse entre l'homme et son propre cœur 8 »,
Qui en est
«
plus proche que sa veine
jugulaire 9.
»
«
L'unicité de l'être »,
c'est donc l'omniprésence de l'Unique Réalité :
«
Quand le secret d'un seul
atome d'entre les atomes est clair, le secret de toutes les choses créées,
extérieures et intérieures, est clair, et tu ne vois plus rien en ce monde
et en l'autre : que Dieu 10. »
De cette doctrine va
découler l'universalisme de l'Islam, dont tout syncrétisme réducteur n'est
que caricature. Il convient de noter que l'Islam est la seule religion qui
ne se désigne ni par le nom de son fondateur, ni par celui du pays où elle a
pris naissance. Le mot
Islam
ne veut rien dire d'autre que
ce
se remettre à Dieu »,
c'est-à-dire à l'Absolu reconnu comme tel, et, ce faisant, se conformer à la
loi de son être. C'est ainsi qu'en des termes qui peuvent paraître un
paradoxe, mais sont profondément exacts selon cette vision, un théologien
musulman moderne a pu écrire
que
« la lune, le soleil, les
planètes, les arbres, l'air, l'eau, la chaleur, les minéraux, les animaux
étaient « musulmans » puisqu'ils obéissent aux normes divines 11.
»
Et puisqu'il ne peut y
avoir qu'une seule Vérité, et non « des » vérités, il ne peut y avoir qu'une
seule Révélation si Dieu a choisi de Se révéler, et donc un seul message,
valable pour toute l'humanité. Ce sont les hommes qui l'ont tantôt élaboré,
tantôt déformé, d'où les divergences entre les diverses approches du divin :
l'Occident ne sait guère que, pour se déclarer musulman, il faut reconnaître
les autres Ecritures sacrées :
Torah, Évangiles
et, d'une manière générale
tout ce que les
« envoyés de Dieu »
ont apporté aux différents peuples de la terre, (dans la
mesure, bien entendu où elles ne viennent pas contredire l'essence immuable
de ce Message). Le
Qor'ân
n'est lui-même considéré que comme un « Rappel » de cet
unique donné révélé.
Les soufis ne se contentent
pas de « croire
» à
cela : tout musulman le fait. Ils en vivent, sur tous les plans, du plus
sublime au plus familier. La communauté musulmane toute entière n'est que le
reflet dans la société des hommes de cette unicité. Et ils se plaisent à
citer ce mot d'un des compagnons du Prophète,
Abu
'Ubaidah,
mort en 639 :
« Je n'ai jamais considéré
une seule chose sans que Dieu fût plus proche de moi que cette chose 12.
»
1. Qor'ân, LVII, 3.
2. Qor'ân,
II, 115.
3. Qor'ân,
VI, 163;
XVII, 111; XVIII, 26; XXV, 2.
4. Qor'ân,
XXVIII,
88.
5. Qor'ân,
LV,
26-27.
6.
Risâlatu'l-Ahadiyyah
(Traité
de l'Unité), attribué à Ibn ul-'Arabî, traduit en français par 'Abd al-Hâdî
dans
Le Voile
d'Isis,
Paris
1923, p. 13-14.
7.
Cité dans
Mathnavî,
vol. 7,
p. 103.
8.
Qor'ân, VIII, 24.
9.
Qor'ân, LVI, 85.
10.
Risâlatul-Ahadiyyah
(Traité
de l'Unité),
op. cit.
11.
Abu
A'ia
Maudoudi :
Risâla-e
dîniyal;
traduction française :
Comprendre l'Islam
Paris,
1973; traduction anglaise :
Towards Understanding Islam.
12.
Cité par Al-Kharrâz, dans son
Livre
delà Véracité,
traduction anglaise : Arberry p. 48.
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