|
Dieu a dit:
« Souvenez-vous de Moi, et Je me souviendrai de vous.» (Coran, II, 152.) Et il prescrit : « Rappelle ton Seigneur en ton âme, dans la crainte et l’humilité, à voix contenue, soir et matin. Ne sois pas des indifférents. »
(Coran, VII, 205.) Cette mémoration de Dieu, ce sentiment de la Présence de Celui qui S’est dit « plus proche de l’homme que sa carotide » (Coran, L, 16), va se traduire par des invocations répétées, la récitation de litanies — généralement sur le rosaire emprunté par les chrétiens aux musulmans durant le Moyen Age. Ces exercices de récollection sont désignés par un même nom: dhikr’.
A l’instar de la « prière à Jésus » de l’hésychasme, une invocation silencieuse peut devenir presque constante, rythmée par les battements du
cœur de l’orant. Une parole du Prophète déclare que le meilleur dhikr est le dhikr secret. Une autre Tradition rapporte «Dieu a dit :
“Je suis auprès de la pensée que se fait de Moi Mon serviteur et Je suis avec Lui quand il Me mentionne; s’il Me mentionne en son âme, Je le mentionne en Mon âme, s’il Me mentionne dans une assemblée, Je le mentionne dans une assemblée meilleure que la sienne.” »
Un autre hadith du Prophète affirme « Il y a un moyen pour polir toute chose, et qui enlève la rouille; et ce qui polit le
cœur, c’est l’invocation (dhikr) de Dieu, et il n’y a pas d’acte qui éloigne autant du châtiment de Dieu que cette invocation. »
Il existe donc une relation de réciprocité entre cette méthode de
purification du cœur et le souvenir de Dieu : l’âme se souvient de Dieu et
L’invoque; elle s’éveille de l’oubli ; son détachement des choses terrestres
lui fait alors découvrir la paix. Comme le dit le (Coran XIII, 28) « De quoi d’autre que du Rappel de Dieu sérénité peut-elle venir au coeur?
» Le dhikr consiste en une litanie comportant la répétition d’une formule qui varie avec le récitant selon ce qui lui est conféré par son maître, ou shaykh, sous une forme et un nombre déterminés. Par exemple, le disciple devra réciter 300 fois Lâ ilâha illa-llâh.
Cet exercice spirituel a pour objet d’écarter les pensées frivoles pour pouvoir accéder à un niveau de conscience plus élevé. Le dhikr peut se pratiquer seul ou en commun au sein de confréries, de turuq. Le terme arabe tarîqa signifie la voie, le chemin. Il comporte deux acceptions. Tout d’abord, ce mot désigne une méthode spirituelle, un itinéraire de l’âme vers Dieu.
Dans une seconde acception, il désigne une communauté fondée sur des prescriptions spéciales, sous l’autorité d’un maître. L’appartenance à une confrérie peut entraîner la résidence dans un « centre » (takya, zaouïa), pour des périodes plus ou moins longues, mais pas pour la vie, la plupart des adhérents étant mariés. Il ne s’agit donc pas d’une règle monastique ou cénobitique, mais de quelque chose de très voisin des tiers-ordres chrétiens.
La première confrérie fut fondée au XIIe siècle à Baghdâd. À partir du XIIIe, les turûq se sont multipliés. Chacun de leurs membres doit en principe suivre certaines prescriptions de méditation et de prières, notamment la récitation du dhikr, seul, ou lors des réunions périodiques de sa confrérie. En outre, il peut pratiquer une retraite sous la direction de son maître qui, selon le « degré » spirituel du disciple, lui indiquera la formule ou l’un des Noms de Dieu sur lequel il devra méditer pendant le dhikr. D’une manière générale, le rôle du maître consistera à adapter les exercices aux besoins spirituels et aux capacités des membres de la confrérie. Le disciple, ou murîd, est appelé le fils du sheikh.
Les disciples se considèrent entre eux comme des frères, unis par une affinité plus proche que ne pourraient l’être les liens du sang, et s’entraident pour l’amour de Dieu. Bien loin de permettre le relâchement dans les pratiques rituelles, les confréries exigent leur observance rigoureuse.
Il ne peut en effet y avoir de vie mystique sans se conformer d’abord aux prescriptions de la Loi religieuse, seule Loi qui se ramifie en chemins conduisant à Dieu, disent les mystiques de l’Islam. Les membres d’une tarîqa (singulier de turuq), ou soufis — du mot suf la laine, dont ils se vêtaient avec humilité —, fondent leur pratique sur le
Coran et la Tradition du Prophète. C’est dire qu’il ne peut y avoir de soufisme — ou de mystique musulmane — que purement islamique.
La tarîqa «cherche à amener le disciple à la conscience qu’il vit constamment dans la Présence divine », conformément à la parole du Prophète définissant la ferveur comme «adorer Dieu comme si tu Le voyais, car si tu ne Le vois pas, Lui te voit ». Ce que la tarîqa enseigne, c’est précisément d’adorer Dieu avec la conscience que nous sommes en Sa proximité et, par conséquent, le «voyons» ou que Son regard est sans cesse sur nous. La discipline de la voie spirituelle aura donc pour fin de
Préparer le disciple à prendre conscience de ce qu’il est, dans sa réalité la plus profonde, à percevoir que, comme le dit Pascal, «l’homme dépasse infiniment l’homme ».
Sa technique essentielle est la prière, qui tend à transformer l’être « jusqu’à ce qu’il devienne lui-même prière », identifié au dhikr, la mémoration de Dieu, qui devient alors sa vraie nature. « C’est là la prière » dans son sens le plus universel, c’est-à-dire dans son unification avec le rythme de la vie.
Cœur vivant de l’Islam et de son intériorisation, la discipline spirituelle enseignée dans la tarîqa s’est transmise de génération en génération, le long d’une chaîne ininterrompue qui remonte au Prophète lui-même. Chaque tarîqa a conservé à travers les siècles l’empreinte de son fondateur: certaines turûq mettront davantage l’accent sur l’ascétisme, d’autres sur l’art et la beauté. Mais le but et les moyens sont toujours les mêmes.
L’âme doit
s’éveiller du sommeil de l’oubli, de l’insouciance, afin d’accéder à une
nouvelle naissance. « Qui se connaît connaît son Seigneur », dit une parole
du Prophète qu’ont méditée tous les mystiques de l’Islam: la véritable
connaissance de soi sera de comprendre, avec tout son être, que, comme
l’affirme le Coran, Dieu est plus proche de l’homme que sa carotide; ou,
selon une autre tradition prophétique, que « Dieu n’est pas contenu dans Ses
cieux et la terre, mais qu’il est tout entier dans le coeur de celui qui
L’adore ». L’âme purifiée par le souvenir constant de Dieu est souvent
comparée par les mystiques de l’Islam à la Vierge Marie.
Ainsi que l’écrit
l’un des plus grands d’entre eux « Lorsque la Parole de Dieu pénètre dans le
cœur de quelqu’un et que l’inspiration divine emplit son cœur et son âme,
sa nature est telle qu’alors est produit en lui un enfant spirituel ayant le
souffle de Jésus qui ressuscite les morts. « L’appel de Dieu, qu’il soit voilé ou non, octroie ce qu’il a octroyé à Maryam. Ô vous qui êtes corrompus par la mort à l’intérieur de votre peau, revenez de la non-existence à la voix de l’Ami! En vérité, cette voix est celle du Roi, bien qu’elle sorte du gosier de Son serviteur. Dieu lui a dit: “Je suis ta langue et tes yeux; Je suis tes sens, Je suis ton contentement et ton courroux. Va, car tu es celui dont Dieu a dit: Par Moi il entend et par Moi il voit : tu es la conscience divine... Puisque tu es devenu, par ton émerveillement, “celui qui appartient à Dieu”, Je suis à toi, car “Dieu lui appartiendra”. Parfois, Je te dis : “C’est toi” ; parfois “C’est Moi”. Quoi que Je dise, Je suis le Soleil illuminant toutes choses. » Car « il existe une union au-delà de toute description ou analogie entre le Seigneur de l’homme et l’esprit de l’homme».
Le dhikr a toujours inspiré les grands mystiques. Voici ce qu’en disent certains d’entre eux. « Quand l’homme s’est rendu familier avec le dhikr,
il se sépare de toute autre chose. Or, à la mort, il est
séparé de tout ce qui n’est pas Dieu. Dans le tombeau, il ne lui reste ni
épouse, ni biens, ni enfants, ni ami. Ce qui reste, c’est seulement le dhikr.
Si ce dhikr lui est familier, il y trouve son plaisir et il se réjouit que les obstacles qui l’en détournaient aient été éloignés, de sorte qu’il se trouve comme seul avec son Bien-Aimé.
Ainsi l’homme, après la mort, trouve son plaisir dans cette familiarité.
Puis il est pris sous la protection de Dieu et s’élève de la pensée de la rencontre à la rencontre elle-même. « Après la mort, il ne reste à l’homme que trois qualités : la pureté du
cœur, c’est-à-dire son exemption de toute souillure, sa familiarité avec le dhikr et son amour de Dieu. Ces qualités sont celles qui sauvent et qui aident après la mort» « Le dhikr est une grande grâce de Dieu. Il est nécessaire que, durant le dhikr, l’on ne recherche rien d’autre que la Face du Dieu Très-Haut. L’un des grands maîtres
a dit que si dans le dhikr un homme cherche à devenir un saint, un idolâtre vaut mieux que lui; car les idolâtres disent, selon ce qu’affirme le Coran à leur sujet “Nous ne les adorons que pour qu’elles nous rapprochent de Dieu.” Et cet homme, dans son dhikr et sa prière, ne recherche que son propre profit, non l’obéissance à l’ordre de son Seigneur et le désir de Le satisfaire. »
« L’oraison est un appel secret échangé entre Dieu et l’adorateur; elle est donc aussi un dhikr. Or, qui invoque Dieu se trouve dans la présence de Dieu, selon la parole divine (hadith qudsî) transmise fidèlement depuis le Prophète “J’assiste à l’invocation de celui qui M’invoque” (anâ jâlisun ma’a man dhakaranî); et celui qui se trouve dans la présence de Celui qu’il invoque, Le contemple, s’il est doué de la vue de l’œil du
cœur.
C’est là la contemplation (mushâhada) et la vision (ru’ya); mais celui qui n’a pas de vue de l’œil du
cœur (baçar) ne Le contemple pas.
C’est par cette actualité ou absence de vision dans l’oraison que l’adorateur peut juger de son propre degré spirituel. S’il ne Le voit pas, qu’il L’adore donc par la foi “comme s’il Le voyait” et qu’il se L’imagine en face de lui quand il Lui adresse son appel et qu’il “prête l’ouïe” à ce que Dieu lui répondra. S’il est l’imâm de son propre microcosme et des anges qui prient avec lui — et chacun qui accomplit l’oraison est imâm, sans aucun doute, puisque les anges prient derrière l’adorateur qui prie seul, ainsi que l’atteste la parole prophétique —, il réalise par là même la fonction de l’envoyé divin dans l’oraison, en ce sens qu’il est le représentant de Dieu; lorsqu’il récite (en se relevant de l’inclinaison) “Dieu entend celui qui Le loue”, il annonce à lui-même et à ceux qui prient à sa suite que Dieu l’a entendu; et les anges et les autres assistants répondent : “Notre
Seigneur, à Toi la louange !“ Car c’est Dieu qui dit par la bouche de Son adorateur “Dieu entend celui qui Le loue.” «Regarde donc à quelle fonction sublime correspond l’oraison et à quel but elle mène.
Celui qui n’atteint pas le degré de la vision spirituelle (ar-rû’ya) dans l’oraison ne l’a pas réalisée pleinement et n’y trouve pas encore “la fraîcheur des yeux” ; car il ne voit pas Celui à qui il s’adresse. S’il n’entend pas ce que Dieu lui répond dans l’oraison, il n’est pas de ceux qui “prêtent l’ouïe” ; celui qui n’est pas présent devant son Seigneur lorsqu’il prie, et ne L’entend ni le Le voit, n’est pas foncièrement en état de prière, et la parole coranique “qui prête l’ouïe et qui est témoin” ne s’applique pas à lui. Ce qui distingue l’oraison de tout autre rite (d’obligation commune), c’est qu’elle exclut, aussi longtemps qu’elle dure, toute autre occupation (rituelle ou proface) ; mais ce qu’il y a de plus grand dans tout ce qu’elle comporte en paroles et en gestes, c’est la mention Dieu. »
|