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Ceux qui sont
employés dans chaque travail et métier, tandis qu'ils discutent de ses
secrets, utilisent certains mots et expressions dont la signification n'est
connue que d'eux-mêmes. De telles expressions sont inventées à une double
fin : tout d'abord, afin de faciliter la compréhension des difficultés et
de les rendre plus accessibles aux débutants; et, en second lieu, afin de
cacher les secrets de cette science à ceux qui ne sont pas initiés. Les
soufis aussi ont des termes techniques pour exprimer leurs idées et pour
pouvoir révéler ou déguiser leurs pensées comme ils l'entendent.
Je vais à
présent expliquer certains de ces termes et distinguer entre les
significations qui s'attachent à différents couples de mots.
Hâl et
waqt
Waqt
(instant) est un terme familier aux soufis ; beaucoup de
paroles ont été dites par les shaykhs à son propos, mais mon dessin est
d'établir la vérité, non de donner de longues explications.
Waqt est ce
par quoi un homme devient indépendant du passé et du futur : comme, par
exemple, quand une influence venue de Dieu descend dans son âme et rend son
cœur unifié (mujtami) il n'a pas de souvenir du passé, ni de pensée au sujet
de l'avenir.
Tous les
hommes échouent en ce domaine et ne savent pas ce qu'a été le passé ou ce
que sera le futur; ceux qui connaissent le waqt disent : « notre
connaissance ne peut appréhender l'avenir et le passé, et nous sommes
heureux avec Dieu dans l'instant. Si nous nous occupons de demain, ou que
nous laissons une pensée à ce sujet pénétrer dans nos esprits, nous serons
voilés loin de Dieu et un voile est une grande dispersion ». Il est absurde
de penser à ce qu'on ne peut atteindre.
Ainsi, Abû
saint Kharrâz dit : « N'occupe ton temps précieux qu'avec ce qu'il y a
de plus précieux, et la plus précieuse des choses humaines est d'être occupé
entre le passé et l'avenir. » Et le Prophète a dit : « J'ai un moment
(waqt) avec Dieu auquel aucun ange ni prophète ne peut prétendre »,
c'est-à-dire, « dans lequel, les dix-huit mille mondes ne se
présentent alizés à mon esprit et n'ont pas de valeur a mes yeux. » C'est
pourquoi, la nuit de l'Ascension, quand le royaume de la terre et du ciel
était déployé devant lui dans toute sa beauté, il ne regarda rien (voir
Coran, LIII, 17), car Mustapha était saint et les saints ne sont charmés que
par ce qui est saint.
Les instants
(awqât) de celui qui croit à l'Unicité divine sont deux : l’un dans le hâl
(état spirituel) de ravissement (wajd) c'est-à-dire dans l'union, l'autre
dans l'état de séparation. A ces deux moments, le soufi est subjugué, parce
que son union et sa séparation sont toutes deux effectuées par Dieu, sans
une volonté ou une acquisition de sa part qui rendrait possible de les lui
attribuer. Quand le pouvoir de volition d'un homme lui est retiré, tout ce
qu'il réalise ou expérimente est le résultat du waqt.
On rapporte
que Junayd a dit : « J’ai vu un derviche dans le désert, assis en un endroit
dur et inconfortable sous un arbre de mimosa, et je lui demandai pourquoi il
restait assis aussi tranquillement. Il répondit : « J'avais un waqt et je
l'ai perdu ici, maintenant, je reste assis et je me lamente » Je lui
demandai combien de temps il était resté là. Il répondit : « Douze ans.
Est-ce que le shaykh voudra bien offrir une prière pour moi, afin que
peut-être j'obtienne ce que je désire ?» Je le quittai, dit Junayd,
J’accomplis le pèlerinage et priai pour lui. Ma prière fut exaucée.
A mon retour,
Je le retrouvai assis au même endroit : « Pourquoi , dis-je, ne t'en vas-tu
pas d'ici, puisque tu as obtenu ce que tu souhaitais ? » Il répondit : « Ô
shaykh, je me suis installé en ce lieu de désolation quand j'ai perdu mon
trésor : serait-il juste que je quitte l'endroit où j'ai retrouvé mon
trésor et où je jouis de l'intimité de Dieu ? Que le shaykh parte en paix,
car je mélangerai ma poussière à la poussière de ce lieu, afin de pouvoir me
lever, lors de la Résurrection, de cette poussière qui assure mon intimité
avec dieux. »
Aucun homme
ne peut parvenir à la réalité du waqt en exerçant son choix, car le waqt
n'est pas à la portée de l'acquisition humaine, pour qu'on puisse l'obtenir
par des efforts; il n'est pas non plus vendu dans le bazar, ce n'est pas
qu'on puisse offrir sa vie en échange, et la volonté n'a le pouvoir ni de
l'attirer, ni de le repousser. Les shaykhs ont dit : « Le waqt est un glaive
tranchant » : la caractéristique d'un glaive est de couper, et le waqt coupe
les racines de l'avenir et du passé, efface du cœur le souci de la veille et
du lendemain. Le glaive est un compagnon dangereux : il rend son maître roi,
ou le détruit. Même si l’on s'occupe du glaive et qu'on le porte sur son
épaule pendant mille ans, au moment de couper, il ne distingue pas entre le
cou de son maître et le cou d'un autre. La violence (qahr) est sa
caractéristique et la violence ne le quitte pas au gré de son maître.
Hâl (l'état spirituel) est ce
qui descend sur le waqt et l'orne comme l'esprit orne le corps. Le waqt a
besoin du hâl, car le waqt est magnifié par le hâl et subsiste grâce à lui.
Quand le possesseur du waqt entre en possession du hâl, il n'est plus soumis
au changement et est rendu ferme dans son temps, car, quand il a le waqt
sans le hâl, il peut le perdre, mais quand le hâl s'attache à lui, tout son
temps devient waqt, et cela ne peut être perdu : ce qui semble aller et
venir est en réalité le résultat du devenir et de la manifestation, de même
que le possesseur du waqt avant que lui advienne le hâl se trouvait dans une
situation changeante; or, celui qui est dans une telle situation peut être
oublieux; sur celui qui est ainsi oublieux, le hâl descend et le waqt est
rendu stable; car le possesseur du waqt peut devenir oublieux, mais le
possesseur du hâl ne le peut.
La langue du
possesseur du hâl est silencieuse sur son hâl, mais ses actions en
proclament la réalité. C'est pourquoi ce maître spirituel a dit :
« Interroger au sujet du hâl est absurde à : » le hâl est l'annulation de la
parole (maqâl).
Le maître Abû
Alî Daqqâq a dit : « S'il y a de la joie ou de la peine dans ce monde ou
dans l'autre, le watt, c'est ce en quoi tu te trouves. » Mais le hâl n'est
pas ainsi; quand le hâl vient à un homme de la part de Dieu, il bannit tous
les sentiments de son coeur. Ainsi, Jacob était possesseur de waqt : tantôt
il était aveugle par la séparation, tantôt il était rendu à la vision par
l'union, tantôt il se lamentait et gémissait, tantôt il était calme et
joyeux. Mais Abraham était possesseur de hâl, il n'était pas conscient de la
séparation, pour être frappé de chagrin, ni de l'union, pour être rempli de
Joie. Le soleil, la lune et les étoiles contribuaient à son hâl : tandis
qu'il regardait, il était indépendant d'eux : dans tout ce qu'il regardait,
il ne voyait que Dieu, et il disait : « Je n'aime pas ce qui disparaît »
(coran, VI, 76).
Ainsi, le
monde devient parfois un enfer pour le possesseur du waqt : il contemple
l'absence (ghaybah) et son cœur est affligé par la perte de son Bien-Aimé;
et, parfois, son cœur est comme un paradis dans la béatitude de la
contemplation et chaque moment lui apporte un don et un heureux message de
la part de Dieu. En revanche, le possesseur du hâl ne perçoit pas de
différence, qu'il soit voilé par l'affliction ou dévoilé par le bonheur; il
est toujours dans le lieu de la vision (iyân). Le hâl est un attribut du
maître (mûrad), tandis que le waqt est le degré du disciple (murîd). Ce
dernier est avec lui-même dans le plaisir du waqt et l’autre avec Dieu
dans le délice du hâl. Combien distants l'un de l’autre sont les deux
degrés !
Maqâm
et tamkîn
Maqâm
(" station ") indique la persévérance du chercheur dans l'accomplissement de
ses obligations à l'égard de l'objet de sa recherche, avec un
effort ardent et une intention pure. Quiconque
désire Dieu possède une " station " (maqâm) qui, au début de sa
quête, est un moyen par lequel il cherche Dieu. Bien que le chercheur tire
quelque profit de chaque " station " par laquelle il passe, il demeure
finalement en une seule, car entre " station " et recherche il y a une
relation innée, qui n'a rien à voir avec la conduite et la pratique. Dieu a
dit : " Il n'y a personne parmi nous qui n'a une place désignée
" (Qor'ân, XXXVII, 164). La " station " d'Adam était le repentir (tawba),
celle de Noé le renoncement (zuhdh), celle d'Abraham la
soumission (taslîm), celle de Moïse la contrition (inâba), celle de David le
chagrin (huzn), celle de Jésus l'espoir (rajâ), celle de Jean-Baptiste la
crainte (khawf) et celle de notre Prophète la louange (dhikr), Ils tirèrent
quelque profit des autres " stations ", mais chacun d'entre eux retourna à
la fin à son maqâm d'origine.
En étudiant
la doctrine des muhâsibîs, j'ai donné une explication partielle des "
stations " et distingué entre hâl et maqâm.
Cependant, il
est nécessaire d'ajouter ici quelques remarques. Vous devez savoir que la
voie vers Dieu est de trois sortes : maqâm, hâl. tampon. Dieu a envoyé tous
les prophètes pour expliquer Sa voie, et pour élucider le principe des
divers " maqâmât ". Cent vingt quatre mille prophètes et envoyés sont venus
avec autant de maqam. A l'arrivée de notre Prophète, un hâl est advenu à
ceux qui se trouvaient dans chaque maqâm et ils parvinrent à un degré où
toute acquisition humaine était abandonnée, jusqu'à ce que la religion fut
rendue parfaite pour les hommes, ainsi que Dieu a dit : " Aujourd'hui, J'ai
rendu votre religion parfaite, j'ai parachevé Ma grâce sur vous " Qor'ân V,
3); alors, la stabilité (tamkîn) apparut; mais si je devais
énumérer tous les hâl et expliquer chaque maqâm, je
n'y parviendrais pas.
Tamkîn désigne la résidence des
adeptes spirituels dans la demeure de la perfection et dans le plus haut
degré. Ceux qui se trouvent dans les " stations " peuvent passer à d'autres
maqâmât.
Mais il est
impossible de dépasser le degré de tamkîn : maqât est le degré des
débutants, tandis que tamkîn est le lieu de repos des adeptes; et les
maqâmât sont des étapes sur la voie. Tandis que tamkîn est le repos à
l'intérieur du sanctuaire. Les amis de Dieu sont absents d'eux-mêmes sur la
voie et sont étrangers à eux- mêmes dans les étapes; leurs cours sont dans
la présence de Dieu, et, dans la présence, chaque instrument est mauvais, et
chaque outil indique l'absence de Dieu et est une infirmité.
Au temps de
l'ignorance (époque anté-islamique), les poètes avaient coutume
de louer les hommes pour leurs exploits, mais ils ne récitaient pas leur
panégyrique avant que quelque temps se soit écoulé. Quand un poète arrivait
en présence de la personne qu'il avait célébrée, il avait coutume de tirer
son épée et de couper les pattes de son cheval, puis il brisait son sabre,
comme pour dire : " J'avais besoin d'un cheval pour m'amener
d'un lieu éloigné en ta présence, et d'une épée pour
repousser les envieux qui m'auraient empêché de te rendre
hommage; à présent que je suis parvenu jusqu'à toi j'ai tué mon cheval, car
je ne te quitterai plus jamais; et je brise mon épée, car je n'admettrai pas
dans mon esprit la pensée d' être séparé de ta cour. " Puis, après
quelques jours, il récitait son poème.
De même, lorsque Moïse parvint
au tamkîn, Dieu lui ordonna d'enlever
ses souliers et de jeter au loin son bâton (Qor'ân, XX, 12), afin de le
débarrasser des moyens de voyager. Au moment de la réunion avec
Dieu, il ne faut pas se préoccuper de distance et de voyage. Le
commencement de l'amour est la recherche, mais la fin est le
repos : l'eau coule dans le lit de la rivière, mais quand
elle atteint l'océan, elle cesse de couler, et change de goût, de sorte
que ceux qui désirent de l'eau l'évitent, mais ceux qui désirent
des perles acceptent le risque de la mort, attachent la pierre de
la plongée à leurs pieds, et plongent dans la mer, pour pouvoir soit gagner
la perle cachée, soit perdre la vie.
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