La Voie soufie
Des Hommes que ni négoce ni troc ne détournent de l'invocation (dhikr) d'Allâh.
Le Coran indique par ces mots l'existence d'un petit groupe de disciples du Prophète qui renoncèrent aux faveurs de ce monde pour une vie de prière et de contemplation plus intense et plus large que celle du reste de la communauté des croyants. Ce sont des hommes qui ont été, après le Prophète lui-même, un exemple et une inspiration à travers les âges pour de nombreuses générations de Musulmans dont la vocation particulière et la consécration leur valurent le nom de Soufis. Pour ces premiers disciples, comme pour les générations suivantes, le Livre d'Allâh et la Règle prophétique (Sunna) furent les sources dont ils nourrirent leur vie spirituelle. En dépit de quelques apparences et d'opinions contraires, il n'est pas besoin de chercher plus loin que le Coran et les Traditions pour trouver les fondements de l'enseignement soufi, sa pratique et son inspiration.
A travers les siècles, les Soufis se sont efforcés de garder vivante cette expérience immédiate et essentielle de la Vérité divine qui animait ces premiers fuqarâ' (pauvres en Allâh) qui vivaient aux côtés du Prophète et reçurent de sa bouche les Paroles d'Allâh. Comme tels, ils ont été le levain de la communauté entière, spécialement à des époques troubles ou chaotiques. Extérieurement, ils furent aussi, comme dans le cas du célèbre Ghazzâlî, les champions de l'intégrité doctrinale de l'Islam. Il est dans la nature des choses que la nécessité de communiquer et d'exprimer une expérience s'impose aussitôt qu'apparaît le danger qu'elle se perde.
Cela n'est pas moins vrai pour l'Islam en général et le Soufisme en particulier. Un Soufi du Xe siècle alla jusqu'à dire: « Aujourd'hui le Soufisme est un nom sans réalité, alors qu'auparavant il était une réalité sans nom. » Bien que cela soit sans doute exagéré, il est certainement vrai que les Soufis ne commencèrent à exprimer leur expérience que peu à peu, et ce n'est qu'à l'époque d'Ibn ‘Arabî que cette expression devint pleinement élaborée et détaillée. Toutefois, la plus importante communication des vérités essentiellement inexprimables continua d'être le fruit du contact personnel de maître à disciple. « Tout ce qui est sur elle (la Terre) est périssable, alors que subsistera la Face de ton Seigneur, qui détient la Majesté et la Munificence. »
Ce verset du Coran, dont se sont inspirés bien des Soufis, illustre l'enseignement fondamental selon lequel: Il n'y a pas de réalité si ce n'est la Réalité (Dieu), et toutes les autres « réalités » sont purement relatives et dépendantes de Sa Réalité. Toutes les déterminations cosmiques, qu'elles soient formelles ou informelles, subtiles ou grossières, ne sont que des signes (âyât) de la Réalité dont elles sont issues par un processus de création, ou de manifestation de Soi. En outre, cette Réalité s'est révélée, d'époque en époque, tout à fait indépendamment de la volonté ou de l'effort humains, de façon à inspirer aux créatures une connaissance de leur véritable origine et de leur nature essentielle. « Louange à Allâh, maître des mondes. » Quant à l'univers ou au cosmos, le Soufi, qui aspire à voir au-delà de ses formes et à travers elles, considère qu'il a beaucoup plus d'importance que l'ordre matériel accessible aux sens.
Pour lui, c'est une manifestation divine qui comprend plusieurs mondes ou niveaux d'existence, d'innombrables degrés de forme et d'activité spirituelle, supérieurs ou inférieurs selon la mesure de leur conscience de la Réalité unique. « Nous avons créé l'homme sous la plus belle forme. Ensuite, nous l'avons refoulé au plus bas degré. » Pour le Soufi, comme en d'autres religions, l'homme est unique dans la création, étant la manifestation centrale qui englobe dans son être toutes les réalités et les niveaux du cosmos. Il est le microcosme, la synthèse du macrocosme. De plus, il participe, de façon effective ou virtuelle, aux réalités divines, et il est ainsi le lien (barzakh) entre la création et le Créateur, entre la réalité purement relative et la Réalité absolue.
En tant que lieutenant (khalîfah) d'Allâh sur terre, et en tant qu'être adapté d'une manière prééminente à recevoir les commandements divins, il est placé dans l'obligation- de reconnaître la Source de son être et de réaliser sa véritable nature. « Dis: “Allâh “, puis laisse-les s'amuser dans leur vain bavardage. » Cette injonction coranique se réfère d'une manière vivante à l'appel qui, de l'intérieur, incite chaque Soufi à suivre la Voie (Tarîq, tarîqah) le conduisant, hors du domaine de l'ego avec ses extensions et ses projections, à la réalisation de l'Identité essentielle (wahdat al-wujûd) avec Allâh, en vertu du fait que: «Il n'y a de refuge contre Allâh qu'auprès de Lui. » Cette vocation est inspirée par une irrésistible perception qu'Allâh est l'Absolue Réalité, et par la prise de conscience radicale du néant et de l'insignifiance de l'homme en tant que tel qui provoquent le désir de rechercher la connaissance directe de cette réalité et d'enlever, par la grâce divine, tous les obstacles et les voiles qui masquent cette connaissance.
Le suprême obstacle qui s'élève devant l'aspirant n'est autre que celui de sa propre conscience individuelle, «l'âme qui incite au mal » (an-nafs al-ammârah bi-s-sû'), ce complexe particulièrement résistant et persistant d'images et d'impressions toujours changeantes qui nous lie au monde des formes multiples avec les chaînes du désir et de l'aversion, ce mélange de souvenirs et d'espoirs qui nous asservissent au temps et à l'espace. La conscience de sa véritable situation et la détermination de se tourner vers Allâh sont toutefois sans effet sans la grâce divine qui aide et protège: «... et sans la faveur d'Allâh et Sa miséricorde... », « AIlâh conduit à Sa Lumière qui Il veut ». Ainsi l'aspirant doit se rendre vide de lui-même et être réceptif à l'influx de la grâce divine. Cette grâce peut lui parvenir directement sous forme d'inspirations et d'intuitions, ou indirectement par les écritures et les rites qui, comme véhicules de grâce, servent de guides ou de supports à celui qui cherche.
Car, outre la tâche de combattre son propre aveuglement spirituel et son insensibilité, l'aspirant doit vaincre une coalition de forces extérieures et de tendances qui résistent à l'Esprit et luttent contre lui. Le Prophète a dit un jour au retour d'une expédition guerrière « Nous sommes revenus de la petite guerre sainte à la grande guerre sainte. » De nombreux Soufis ont parlé des trois étapes ou phases principales de la Voie. On peut dire de chacune de ces étapes qu'elle comporte un aspect passif et un aspect actif, un aspect de conscience et de réceptivité, et un aspect d'aspiration et d'action par la grâce divine. La première étape est celle de la conscience de son propre néant et de la lutte contre l'ego, décrites plus haut. Dans cette phase, le disciple est rempli de crainte devant la Rigueur et la Majesté divines, et connaît un état de contraction spirituelle (qabd) qui le force à repousser tout ce qui pourrait entretenir son oubli d'Allâh (ghaflah).
Il se soumet au pouvoir irrésistible d'Allâh (al-qahr) en qui il cherche refuge contre le monde et Satan. La seconde étape est une phase d'espérance (rajâ') en la Bonté d'Allâh (ikrâm) et d'émerveillement devant Sa Beauté (jamâl). C'est aussi l'état de totale dévotion (tabtîl) et de foi complète (îmân); l'homme se réalise comme le parfait reflet microcosmique d'Allâh: il est son fidèle serviteur, mais il est aussi un véritable seigneur par sa position centrale dans l'ordre cosmique. Celui qui a réalisé cette condition est le Saint, la norme humaine par laquelle la grâce divine se répand dans le monde. Au troisième degré, celui de la connaissance et de l'identité, l'essence de l'homme est à la fois anéantie et identifiée avec la Réalité absolue.
En un sens, sa subjectivité est anéantie dans l'exclusive ipséité de Celui-là seul qui est, tandis que, dans un autre sens, son objectivité est absorbée dans le Moi divin qui embrasse tout. On considère également la Voie en tant qu'elle comporte des stations spirituelles (maqâmât) et des états (ahwâl). Les stations sont pour ainsi dire des niveaux indiquant la réalisation de certaines vertus spirituelles, non pas simplement au sens éthique, mais en tant que modalités des Qualités divines. Abû Naçr as-Sarrâj énumère sept de ces stations: le repentir (tawbah), le scrupule (wara'), l'abstinence (zuhd), La pauvreté (faqr), la patience (çabr), la confiance (tawakkul) et le contentement (ridâ). Une fois atteintes, celles-ci restent les conditions permanentes de l'âme. L'état spirituel, d'autre part, est généralement considéré comme un phénomène temporaire qui s'empare de l'aspirant comme un signe de son progrès spirituel sur la Voie.
As-Sarrâj énumère quelques-uns de ces états: la vigilance envers soi-même (murâqabah), la proximité (qurb), l'amour (mahabbah), la crainte (makhâfah), l'espoir (rajâ'), le désir (shawq), l'intimité (uns), la sérénité (itmi'nân), la contemplation (mushâhadah) et la certitude (yaqîn). Ces états ne sont pas la conséquence directe des efforts, ils sont dus à la grâce d'Allâh seul, qui aide et guide ainsi le disciple. « Invoque le Nom de ton Seigneur et consacre-toi à Lui totalement. » La conscience et la connaissance juste constituent seulement un pôle de la Voie, son complément étant l'action juste, dont l'essence même est, selon les Soufis, le Rappel ou l'Invocation du Nom d'Allâh (dhikr ism Allâh), soit par la répétition spécifique du Nom divin dans la prière jaculatoire, soit dans n'importe quel rite de l'Islam dont le but est d'orienter les pensées, les sentiments et les sensations de l'homme vers Allâh.
Que l'invocation du Nom soit le rite par excellence est indiqué par le Coran:
« Certes, la prière empêche les turpitudes et les actions blâmables, mais l'invocation d'Allâh est plus grande »
(XXIX, 45). Puisque, pour le Soufi, la conscience du réel n'est rien d'autre que le constant rappel d'Allâh, tout le reste n'apporte que l'illusion ou l'oubli du Réel. Comme l'a dit le Prophète:
« Ce bas monde est maudit, maudit ce qui s'y trouve, sauf le dhikr d'Allâh. » Toutefois, ultimement parlant, et puisqu'il n'y a pas de réalité hormis la Réalité (lâ ilâha illâ-llâh), « le monde et tout ce qu'il contient » n'est rien d'autre qu'une manifestation divine qui, pour ceux qui sont avancés dans la Voie, n'est plus un voile ni un obstacle, mais une révélation de Sa vérité. Le Coran présente le monde comme une preuve de la Munificence divine en même temps qu'il met en garde contre la magie insidieuse de son illusion.
Il s'agira finalement de voir Allâh en toutes choses et toutes choses en Allâh, de façon à ce que toutes choses révèlent Sa Face au voyageur. Musulmans, les Soufis accomplissent évidemment tous les autres rites de l'Islam, dont ils interprètent le sens plus profondément. Ces rites les conduisent soit au « sommeil du moi » dans la soumission à Allâh, soit à « l'éveil du coeur » affirmant notre véritable nature. Aussi, faire l'ablution ne signifie pas simplement effacer l'impureté extérieure ou même intérieure, mais purifier le coeur de tout ce qui est autre qu'Allâh. La prosternation devient un symbole de sa propre extinction (fanâ') devant la Réalité divine, et la position assise dans la prière, le symbole de sa propre subsistance (baqâ') en Lui en tant que l'on est essentiellement uni à Lui. La même chose s'applique au jeûne du mois de Ramadân, qui est considéré comme une période de renouvellement spirituel, une opportunité de vaincre l'ego en réalisant la pauvreté complète (faqr) devant Allâh.
Pendant les derniers jours de Ramadân, de nombreux Musulmans se retirent dans les mosquées afin d'y accomplir prières et autres dévotions religieuses. Avec les Soufis, cette pratique de l'i'tikâf est élargie de façon à devenir une pratique régulière de retraite (khalwah) au cours de laquelle le disciple s'éloigne des hommes et du monde pour se livrer à l'invocation et à la méditation. Certaines confréries insistent sur cette pratique plus que d'autres. Il en va de même pour le fait de passer tout ou partie de la nuit en prière. Cette pratique du tahajjud est souvent mentionnée dans notre texte. « Ceux qui te prêtent serment d'allégeance ne prêtent serment à nul autre qu'Allâh.
La main d'Allâh est posée sur leurs mains. » Bien que l'enseignement oral et la baraka du Prophète se soient transmis de maître à disciple depuis les premiers temps, ce n'est pas avant le XIIe siècle que des groupes de disciples commencèrent à se former en confréries afin de perpétuer les enseignements et la méthode d'un maître particulier. Parmi les plus anciennes et les plus célèbres confréries qui se sont maintenues jusqu'à ce jour, on trouve la qadiriyyah, fondée par ‘Abd al-Qâdir al-Jîlâni, la mawlawiyyah, fondée par Jalâl ad-Din Rûmî et la shâdhiliyyah, fondée par Abû al-Hasan ash-Shâdhilî. Ces confréries ne sont nullement des sectes de l'Islam, ni même du Soufisme, mais constituent différentes organisations répondant aux besoins de tempéraments spirituels divers.
Les confréries connaissent diverses modalités d'organisation, d'enseignement et de pratiques, sans pour cela déroger aux principes fondamentaux. Une authentique confrérie soufie se distingue par le fait qu'elle se conforme aux dogmes et aux rites orthodoxes de l'Islam, qu'elle s'inspire du Coran et des Traditions et qu'elle se rattache à une chaîne initiatique (silsilah) de maîtres qui remonte au Prophète. Les confréries originelles citées plus haut se ramifièrent, au cours du temps, en un grand nombre de branches. Celles-ci se constituent lorsqu'un shaykh de grande envergure spirituelle et de profonde compréhension souligne l'importance de telle doctrine ou de telle méthode, et est en cela soutenu par un groupe de disciples qui se sentent attirés par sa personne.
Parmi les nombreuses branches de la shâdhiliyyah, par exemple, il faut mentionner la célèbre darqâwiyyah, fondée par al-‘Arabî al-Darqâwî, lequel introduisit une discipline plus rigoureuse dans les pratiques shadhilites de son époque. Plus d'un siècle après, un shaykh darqâwî, Ahmad al-‘Alawi , constitua une branche indépendante et mit plus fortement l'accent sur la pratique de la retraite (khalwah). Comme l'indique le verset du Coran cité plus haut, l'affiliation à une confrérie soufie s'obtient en prêtant serment au chef d'une confrérie ou, si les deux choses ne coïncident pas, à un maître spirituel qui est lui-même relié à la silsilah.
Ce serment est inspiré du serment donné au Prophète par ses Compagnons à Hudaybiyah. Aucun Soufi ne songerait à accomplir une pratique du Soufisme sans y avoir été initié régulièrement. Dans de nombreux cas, le shaykh, aujourd'hui, est simplement le chef élu ou héréditaire de la confrérie, qui se contente de maintenir l'existence, l'enseignement et la pratique de cette organisation. Mais il arrive parfois que les membres d'une confrérie aient la chance d'avoir à leur tête un shaykh qui soit aussi un guide spirituel (murshid) ayant la faculté de faire progresser ses disciples sur la Voie après leur avoir transmis l'invocation.
La plupart du temps, le shaykh d'une confrérie a un délégué (khalîfah, nâ'ib) qui le représente en cas d'absence ou de maladie. Si c'est une grande confrérie, il peut être nécessaire de désigner un trésorier, un maître des novices, etc. Lorsque la confrérie est divisée en plusieurs cellules nettement séparées, ou zawâyâ (sg. zâwiyah), le shaykh nomme pour chacune d'elles un muqaddam qui agit en son nom et sur ses conseils, est autorisé à recevoir de nouveaux membres et à guider les membres existants. Très souvent, le muqaddam lui-même a un délégué. La façon dont une confrérie ou ses zawâyâ est constituée varie considérablement d'une confrérie à l'autre et dépend, dans une certaine mesure, des circonstances locales.
Quelquefois les membres vivent avec leur shaykh, en communauté, tandis qu'en d'autres cas, seuls les disciples particuliers du shaykh vivent avec lui. En général, les membres peuvent poursuivre leur vie de travail dans le monde et seulement se réunir de temps en temps avec le shaykh pour accomplir les rites de la confrérie. Fréquemment, outre les membres proprement dits initiés, peuvent s'y joindre un grand nombre de gens qui ont reçu seulement « l'initiation de la bénédiction »; c'est-à-dire qui ne se sentent pas capables de suivre la Voie, mais désirent bénéficier de la barakah de la confrérie et de son shaykh. Les membres proprement dits initiés sont ces hommes et ces femmes qui se sont entièrement soumis à la guidance du shaykh, et dont le but principal dans la vie est la réalisation de la vérité divine.
Ils s'imposent l'accomplissement de tous les rites et les pratiques exigés dans leur confrérie et se font un devoir de servir le shaykh de toutes les façons possibles. Bien qu'ils fassent vœu de pauvreté et d'obéissance, ils ne sont pas tenus d'observer le célibat. Comme dans la plupart des communautés spirituelles, les relations des membres les uns envers les autres, et envers leur shaykh, sont régies par un code de conduite (adab). S'agissant d'une communauté, ce code équivaut à une «Sainte Règle » tout aussi stricte que celle de n'importe quelle communauté monastique. Chaque zâwiyah d'une confrérie se réunit à intervalles réguliers pour une séance (majlis) au cours de laquelle les membres récitent en commun le dhikr et les litanies (awrâd, sg. wird) de la confrérie, tout comme la prière rituelle de l'Islam.
Les litanies, comme le dhikr individuel, sont souvent dites à l'aide d'un rosaire (subhah) de quatre-vingt-dix-neuf grains. Un repas mangé en silence peut faire partie du majiis. Le dhikr collectif est parfois accompagné de musique et de chants; certaines confréries l'accomplissent avec des mouvements rythmiques. Les membres féminins accomplissent ces rites séparément, habituellement sous la conduite de la femme du shaykh. Elles sont toutefois directement guidées par le shaykh lui-même dans les questions spirituelles.
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