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Soufisme

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Les fous de Dieu

A ces frontières parfois contestées, des cas troublants se présentent. Mais la vraie « folie » ne se contente pas de se dévoiler contre un aspect du monde ; elle cherche le centre immobile qui permet l'universel mouvement.

 Je suis devenu fou. Un fou dort-il jamais ?

Peut-il savoir où se trouve le sommeil.

 Allah ne dort pas, il est au-dessus du sommeil.

Sache que le fou d'Allah, avec Lui, veille.

 

Il ne suffit pas de nier, il faut dépasser, transcender. La vraie « folie » n'est la voie de la vie spirituelle, ne devient une forme supérieure de l'activité raisonnable que si elle vise, au-delà de la connaissance discursive, une connaissance possédante, savoureuse et unitive, pour parler la terminologie de M. Blondel, dont un disciple oriental écrivait par exemple : « La volonté de l'homme passe le monde et l'homme ; l'ordre naturel tout entier est la série des moyens qu'elle traverse et comme des aliments qu'elle assimile en sa fonction d'intussuception universelle ; elle n'est vraiment elle-même et pleinement libre que lorsque          « révoltée » contre la tyrannie extérieure ou intérieure des passions individuelles ou des contraintes sociales, repoussant tout    « conformisme » qui la tiendrait enfermée dans l'enceinte des phénomènes, elle appelle l'Être absolu, l'Unique nécessaire qu'elle cherchait à travers les objets partiels et les choses provisoires, veut Celui qui voulait en elle comme en toutes les volontés raisonnables, et attend de l'union à son principe l'apaisement de son inquiétude et le salut. »

 

La « folie », sel de la terre

 Les traités de çoufisme et les recueils hagiographiques musulmans foisonnent d'anecdotes sur ces « fous de Dieu », solitaires, subtils, paradoxaux, initiés, juges de la réalité qu'ils regardent de loin.

Parmi les premiers çoufis, un des plus remarquables fut assurément Dzoû'l Noûn al-Miçrî, auteur de la théorie des « états » et « stations » de l'itinéraire mystique. Cet Égyptien du IXe siècle voyagea comme nous l'avons vu, dans les déserts et les montagnes de son pays, de Syrie et de Palestine, à la recherche des anachorètes, parmi lesquels il rencontra un certain nombre de « fous ». Le thème général est le suivant : Miçrî rencontre dans une solitude un personnage étrange avec lequel il a une brève conversation aux répliques acérées, qui lui récite quelques vers et lui donne un « conseil » condensé en une phrase courte aux arêtes vives que le visiteur emporte, pierre précieuse, dans son âme. Parfois le personnage meurt subitement en récitant un vers, dans la plénitude de son « instant ».

Dzoû'l Noûn entendit un jour sur une montagne quelqu'un qui s'écriait : « O Toi que le cœur s'habitue à citer, Tu es Celui que je désire entre tous. Les nuits s'écoulent et le temps s'anéantit, mais ton amour est toujours jeune en mon cœur. »

Suivant la direction de la voix, Dzoû'l Noûn trouva un jeune homme sur le visage amaigri et hâlé duquel persistaient les traces d'une grande beauté. Il paraissait égaré, « Je le saluai, rapporte le voyageur ; il me rendit le salut, puis, figé, se mit à psalmodier ces vers : 

J'ai rendu mes yeux aveugles pour ce monde et sa parure.

Mon esprit et Toi ne pouvez plus me quitter.

Quand je Te cite, du commencement jusqu'à la fin de la nuit, mes yeux s'emplissent de larmes.

Et mes paupières ne peuvent se fermer sans que je Te voie entre ma prunelle et ma paupière.

 

— O Dzoû'l Noûn, poursuivit-il, pourquoi recherches-tu les fous ?

— Es-tu fou ?

— On le dit.

— Une question ?

— Dis.

— Dis-moi ce qui t'a fait aimer la solitude.

— Mon amour pour Lui m'a égaré, mon désir m'a agité, ma passion m'a rendu solitaire. »

 

Une autre fois, Miçrî rencontre, en Syrie, un jeune homme qui prie sous un arbre, dans une prairie, et le salue par deux fois sans qu'il réponde. Enfin, le jeune homme écrit, sur le sable, un vers signifiant qu'il ne faut ouvrir la bouche que pour citer le nom de Dieu. Dzoû'l Noûn réplique de la même façon qu'il ne faut écrire que ce dont on aura lieu d'être satisfait le jour du Jugement. Et le jeune homme, poussant un grand cri, tombe mort.

Dans une vallée palestinienne, Miçrî entendit une voix qui criait : « O Toi dont les bienfaits ne se comptent pas, ô le Maître de la générosité et de la permanence, donne à mon cœur de se promener dans ta grandeur et fais que mon attention s'attache à ta subtilité, ô Subtil ! Préserve-moi du chemin des tyrans, ô Prévoyant ! »

« C'était, raconte Al-Miçrî, une femme sèche comme un bâton brûlé, fondue par les privations, couverte d'une étoffe de laine et d'un voile de poils.

« Le salut sur toi, lui dis-je.

—   Sur toi le salut, ô Dzoû'l Noûn.

— Il n'y a de divinité que Dieu ! Comment connais-tu mon nom ?

— C'est que le Bien-Aimé m'a dévoilé son secret et a levé de sur mon cœur le rideau de l'aveuglement. (Elle connaît tout en Dieu.)

— Je ne veux point interrompre ton oraison.

— Je t'implore, ô maître de la lumière et de la splendeur, d'éloigner de moi les maux qui m'enserrent, car je suis effarouchée de la vie.

« Et elle tomba morte. Comme je demeurais devant le corps, plein de perplexité, une vieille arriva et me dit : « Je suis sa mère. Depuis vingt ans, les gens disent qu'elle est folle. Ce qui l'a tuée, c'est le désir ardent qu'elle avait pour son Seigneur. »

Et Al-Yâfi'î qui rapporte l'anecdote dans son Rawdh, cite ce vers :

Ils ont dit : tu es devenu fou par l'amour de celui que tu aimes.

Je leur réponds : La saveur de la vie est pour les fous.

 C'est également la doctrine du pur amour indifférent aux récompenses de ce monde et de l'autre, qu'enseignent à Dzoû'l Noûn une jeune fille folle de la région d'Antioche, une femme rencontrée dans le désert de Banou Israël, un vieillard hirsute qui habite une grotte du Liban, une fille couverte de haillons en poils de chèvre qui marche sur le rivage de la mer...

Athâ avait acheté une jeune esclave, au marché, sept dinars seulement parce qu'elle était majnoûna. La nuit, il l'entendit prier ainsi : « O mon Dieu, par ton amour pour moi, donne-moi ta grâce ! » Elle est folle, se dit-il. Il faut dire : « Par mon amour pour toi... » Mais elle : « S'il ne m'avait pas aimée, Il ne m'aurait pas réveillée pour prier pendant qu'il te faisait dormir ». Après avoir évoqué ses souffrances d'amour, elle ajouta à voix haute : « O mon Dieu, les relations entre moi et toi étaient secrètes. Maintenant que les créatures les connaissent, prends-moi vers toi. » Et, poussant un grand soupir, elle mourut.

Les çoufis de cette époque ne répugnaient pas à interroger les malades des asiles et à chercher la pierre fine dans la gangue de leurs discours incohérents. « Nous vîmes au mâristân, raconte Ibn al-Qouçâb, un garçon très atteint qui criait à tue-tête et éveilla notre intérêt. « Regardez-les, disait-il, vêtements brodés, corps parfumés. Le mensonge, ils en ont fait une marchandise ; la folie, ils l'ont prise pour métier. A la science, ils ont complètement renoncé ; ils ne sont plus des gens parmi les gens. — Connais-tu la science ? lui demandâmes-nous. — Parfaitement. Ma science est considérable. Vous pouvez m'interroger. — Qui est prodigue ? — Celui qui vous donne la subsistance alors que vous ne valez pas la ration d'une journée. — Quel est le moins reconnaissant des hommes ? — Celui qui a évité un malheur, a vu ce malheur chez autrui et à qui cela n'a pas servi d'avertissement pour fuir les futilités ». Il nous cassait le cœur et nous lui posions d'autres questions encore. « Quelles sont les qualités les plus appréciables ? — Le contraire de ce que vous êtes ! » Il se mit à pleurer en disant : « O mon Dieu si tu ne me rends pas ma raison, rends au moins la liberté à ces mains enchaînées pour donner une gifle à chacun de ceux-ci. »

'Abdalwâhid ibn Zeid souhaita connaître qui serait son voisin dans le paradis et il lui fut dit : « O 'Abdalwâhid, tu auras pour voisine Mimoûna la noire. — Et où est-elle, cette Mimoûna la noire, continua-t-il à demander avec plus d'audace que de discrétion. — Chez les Banou-Un Tel, à Koûfa. » Il se rendit donc à Koûfa et se renseigna sur Mimoûna. C'était, lui dit-on, une folle qui faisait paître des moutons du côté du cimetière. Il la trouva en train de prier. Le troupeau paissait tout seul et cela était d'autant plus merveilleux que les moutons étaient mélangés de loups et que les loups ne mangeaient pas les moutons et que les moutons n'avaient pas peur des loups. Voyant venir l'étranger, elle interrompit sa prière et lui dit : « O fils de Zeid, va-t-en ; le rendez-vous n'est pas aujourd'hui, mais demain. — Que Dieu te fasse miséricorde ! qui t'a dit que je suis Ibn Zeid ? — Ne sais-tu pas que les âmes sont des soldats armés : celles qui se sont connues se rapprochent et celles qui se sont opposées s'écartent. — Donne-moi un conseil. — Étonnant, ce prédicateur qui demande à être prêché ! J'ai appris ceci : chaque serviteur de Dieu à qui il a été donné quelque chose et qui en réclame encore, Dieu lui enlève l'amour de la retraite : c'est l'éloignement après la proximité, après l'intimité l'exil. »

« Comment se fait-il, demande alors Ibn Zeid, que ces loups fassent si bon ménage avec ces moutons ? — J'ai amélioré mes rapports avec mon Seigneur et mon Seigneur a amélioré les rapports entre les moutons et les loups. »

Avec son allure envoûtante de rêve, l'histoire suivante, qui nous promène de fou en fou, est assez caractéristique.

Aboû 'Abdallah al-Iskandari raconte : Je vagabondais sur le mont Louqam à la recherche des saints et des saintes et Dieu m'en fit rencontrer plusieurs. La première personne que je trouvai était une femme et je me dis que j'aurais aimé voir un homme. Elle me dit alors, devinant ma pensée : « O Aboû 'Abdallah, je n'ai jamais vu homme plus étonnant que toi, qui veut rencontrer des hommes alors qu'il n'est pas arrivé à la hauteur des femmes. — Quelle prétention ! — Les prétentions ne sont blâmables que lorsqu'elles sont sans preuve.

—   Quelle preuve as-tu ? — Il est à moi à mon gré car je suis à Lui à son gré. »

Aboû 'Abdallah, désireux de preuves plus tangibles, demanda un miracle : que la sainte lui fournît sur-le-champ un poisson frais et frit. Mais sa grossièreté lui attira une réprimande. « Pourquoi ne Lui demandes-tu point une aile de désir pour voler comme je vole, moi ? »

Et elle partit à travers l'espace, cependant que lui, contrit, criait : « Par Celui qui t'a donné et m'a refusé, par Celui qui a été généreux avec toi, sois généreuse avec moi : fais pour moi une prière ! »

Mais la femme avait sur le cœur la première pensée du voyageur.

—    Je croyais que tu ne voulais que de la prière des hommes.

—   S'il n'y a pas de prière pour moi, donne-moi au moins un regard, dit Aboû 'Abdallah qui, recourant à la poésie, se mit à réciter :

 Arrête-toi ! Que ta beauté me gratifie d'un regard. Ou bien laisse-moi errer près de ta splendeur et dis à la caravane : « Celui-ci est notre prisonnier : ayez des égards pour lui. » Envers celui qui désire, acquitte-toi quelque jour par un regard, car la reconnaissance est une de tes qualités.

A quoi elle répondit, toujours du haut des airs :

—    Le danger que je cours est plus pressant que de te regarder.

Mais lui tenait à son idée :

—    Et la prière ? Il me la faut.

—    Demain tu rencontreras celui qui fera pour toi la prière. Le lendemain il vit un homme qui se traînait par terre et

il se dit : C'est peut-être celui-ci.

    Oui, Aboû 'Abdallah, c'est moi.

    Eh bien ! vas-tu me donner cette prière ?

—   Il faut que tu arrives au stade des majânîn (des fous). Hier, n'as-tu pas reconnu Rihâna al-Koûfiya?

Le lendemain encore, il rencontra un homme qui récitait le Coran avec une voix magnifique. C'était encore un fou.

Arrêtons-nous ici. L'on pourrait multiplier les anecdotes analogues où sont mis en scène des mystiques arrivés et restés à la station des majdzoûbîn et dont la folie confond la raison des gens sains. Cha'râwî connut en Egypte Ibrâhîm le Nu, qui interpellait les gens par leur nom sans les connaître, se livrait à des incongruités, montait en chaire tout nu en prononçant des phrases incohérentes, mais dont la voix était si douce qu'on ne pouvait plus le quitter. Un autre Égyptien du XVIe siècle, 'Abdarrahman al-Majdzoûb, s'était émasculé lui-même au début de sa vocation. Il se tenait, été comme hiver, accroupi sur le sable, gardait le silence trois mois, parlait, pendant trois mois, en souriant, un langage enfantin, et était si dépersonnalisé qu'il disait, quand il avait faim : « Donnez-lui à manger » ; quand il avait soif : « Donnez-lui à boire »(...)

 

Un rappel à l'ordre

 Ce n'est pas sans raison que le Bouffon avait un si grand rôle dans les cours d'autrefois. C'était sa folie qui rappelait à l'ordre, qui remettait péremptoirement tout et tous à leur place, qui proclamait la « Vérité ». Ce n'est pas non plus sans raison que le Bouffon, le Fou, a un si grand rôle dans les liturgies populaires traditionnelles telles que certaines danses des épées que l'on observe encore aujourd'hui dans des villages d'Autriche, d'Allemagne, d'Espagne, d'Italie, d'Angleterre et dans un hameau de France31. C'est généralement le Fou qui est mis symboliquement à mort et ressuscité. C'est le Fou qui tient alors le rôle du Christ, si l'on peut dire. {Le Christ lui-même costumé en bouffon de Carnaval par les soldats du prétoire n'était-il point le comble de la dérision et de la gloire ?) Dans ces danses, le Fou non conformiste est moqué, maltraité, égorgé par les porteurs d'épées ; ils sont des héros, lui est un vaurien, un va-nu-pieds, un fainéant ; mais c'est de lui que vient le salut...

Non seulement la « folie » est une détente nécessaire (la Fête des Fous du moyen âge), mais elle est aussi un renversement provisoire de l'ordre qui s'impose quotidiennement. Elle est le sel qui empêche la sagesse de se corrompre ; elle évite à la norme de se fossiliser en routine. Et n'est-il pas nécessaire de se moquer un peu de ce qu'on aime le mieux, de ce qu'on vénère le plus ? Ne serait-ce que pour faire contrepoids à l'angoisse et empêcher le respect de se cristalliser en crainte ? Un père se moquera gentiment de son enfant et un enfant de son père, attitude naturelle de l'affection, où l'on saisit une différence entre l'humour et l'ironie.

C'est sans doute par un analogue renversement des valeurs où se complaît le vulgaire que certains mystiques cinglent les idées des dévots et des scribes, provoquent les théologiens par des outrances de langage, paraissent nihilistes à force de proclamer que la science humaine n'est qu'ignorance, antinomiens à force de dire que la vertu des gens comme il faut compte peu dans l'absolu, panthéistes à force d'attester l'Unique, impies à force de raffiner sur l'adoration.

Par un suprême paradoxe, par une sorte de jeu passionnant, certains mystiques se sont plu à présenter Iblis, le diable, comme le type suprême du monothéiste, de l'initié et de l'amant. Il a refusé de se prosterner devant Adam. Il aime d'autant mieux qu'il souffre du caprice de l'Aimé. Il le connaît d'autant mieux qu'il éprouve ses rigueurs. Il se contente de subir la volonté divine. Le regard de Dieu dirigé sur lui permet de supporter son supplice. Sans doute, il est coupable de rébellion, de jalousie, d'orgueil et d'abus du raisonnement. Mais dans cet étrange conflit entre l'observance et l'obéissance, certains se demandent si sa damnation n'est pas une apparence temporaire, s'il n'a pas eu, en un sens, raison d'accepter d'être aveuglé par amour, de refuser de s'incliner devant un autre que Dieu, de repousser l'ordre pour mieux affirmer l'essence, de servir, non plus pour son propre bonheur, mais pour sa gloire à Lui.

Dans le Coran (VII, 139), Dieu, sur le Sinaï, dit à Moïse qu'il ne pourra le voir et lui conseille de regarder la montagne, laquelle tombe en poussière. 'Abderrahmân al-Çafoûrî rapporte qu'il a « lu dans un livre » que Moïse rencontra Iblis et lui demanda pourquoi il ne s'était pas prosterné devant Adam.

—   Je n'ai pas voulu être comme toi, répondit Iblis, car je prétends L'aimer. Je n'ai pu me prosterner devant un autre que Lui. J'ai préféré le châtiment. Toi, tu prétendais L'aimer. Il t'a dit : « Regarde la montagne », et tu as regardé la montagne. Il fallait fermer les yeux : tu L'aurais vu. »

Et ce paradoxe rejoint la conscience aiguë de la contradiction immanente au monde dont nous parlions tout à l'heure, angoisse métaphysique qu'illustre une autre histoire de maj-dzoûb rapportée par Al-Yâfi'î : 'Alî ibn 'Abdân connaissait un fou qui divaguait le jour et passait la nuit en prières. « Depuis combien de temps, lui demanda-t-il un jour, es-tu fou ?

—   Depuis que je sais. »

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