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Soufisme

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Les fous de Dieu

Ce n'est sans doute point par hasard que la « folie », l'extravagance, l'humour, le non-conformisme ont un rôle si important dans la religion et la mystique. Il est entendu que beaucoup de saints sont magis admirandi quam imitandi et que le commun des hommes, voire des dévots, ne saurait pousser aussi loin qu'eux le manque de sérieux et de tenue. Ce n'est pas par hasard que l'abbé Bremond, humoriste à ses heures, aimait et comprenait si bien les mystiques. Aux humoristes, il avait trouvé un patron : saint Philippe de Néri, qui dansait dans les rues parce qu'il aimait mieux passer pour un fou que pour un saint.

Ne prenant pas au sérieux le « monde », bien des mystiques ont voulu éviter d'être pris eux-mêmes au sérieux, ce qui est parfaitement dans la ligne de l'annihilation.

Certains sont allés très loin dans cette voie. Cet aimable Philippe de Néri, père de l'Oratorio et de l'Oratoire, estimait que le premier pas dans le progrès spirituel est la perte de l'honneur mondain. Il affectait par exemple de tirer vanité d'une pelisse de martre, se rasait la moitié de la barbe, respirait avec délices un bouquet de genêt au cours d'un pèlerinage, plaisantait devant les cardinaux sur les sujets les plus frivoles. Le Pape lui ayant envoyé des seigneurs polonais pour qu'il les édifiât, il les reçut en train de se faire lire un recueil de fables. « Vous voyez que je nourris mon esprit de choses importantes », leur dit-il. Et pas un mot de spiritualité. Un jour, pour lutter contre l'extase, il caresse la barbe d'un garde suisse tandis qu'un cortège solennel apporte les reliques de saint Papias et de saint Maur.

Un capucin quêteur, le bienheureux Félix de Cantalice, le rencontre sur une place et lui demande s'il a soif. « Oui, dit Philippe. — Voyons alors si tu es vraiment mortifié. »

Et, posant sur son épaule un petit baril de vin qu'il rapportait à son couvent, il propose au Père d'en boire à même. Philippe s'exécute, sous les yeux du public. Puis : « Voyons aussi si tu es vraiment mortifié. » Et, retirant son chapeau, il l'enfonce sur la tête du capucin qui poursuit ainsi sa route.

A Salamanque, saint Juan de Sahagun guérit un jour un enfant tombé dans un puits. « Au saint ! » se mit à crier la foule. C'était sur la place du marché, devant les maisons couleur de miel de la cité de don Miguel de Unamuno, autre grand non-conformiste ; le saint passant devant un marchand de sardines, saisit son panier suintant, poisseux, et s'en coiffa en souriant, pour qu'on criât : « Au fou ! »

Quant à saint François d'Assise, les Fioretti nous ont conservé entre autres l'histoire de frère Rufin auquel celui qui avait prêché les oiseaux, ordonna d'aller prêcher, nu comme il naquit, « avec les seules braies », en pleine église. Les austérités excessives ont troublé leur cerveau, dirent les fidèles amusés. Et voici que François, ému de la rude épreuve imposée à son disciple, arrive lui-même, nu jusqu'à la ceinture, et prend la place de Rufin. Si bien parle-t-il du dénuement spirituel, de la nudité et opprobre de la Passion du Seigneur, que tous pleurent pendant qu'eux se rhabillent.

Les analogues de ce thème semblent au premier abord plus rares au nord du 45° de latitude, et l'on ne voit guère les prêtres contemporains et compatriotes de Bossuet se mettre à danser dans la rue. Gallicans, jansénistes, ultramontains, jésuites, tous apprécient surtout la gravité et le décorum bourgeois. Mme Guyon essaya bien d'apporter de la fantaisie dans la vie spirituelle, mais cela lui coûta cher. Quant aux excentricités des convulsionnaires du XVIIIe siècle, réaction aussi bien contre le refoulement grandiose de Port-Royal que contre la frivolité voltarienne, elles tiennent plus de la parodie et de la névrose que de l'authentique « folie ». De même, les outrances ou les fantaisies de certaines sectes sont en contraste savoureux avec l'ordinaire sévérité du protestantisme.

 

Les malamatis

  En Orient, les originaux ne manquent pas ; et nous trouvons d'abord une catégorie de saints qui font profession de mauvaise renommée et de non-conformisme. Noldeke a publié dans les Actes des saints syriaques, l'histoire d'un jeune homme et d'une jeune fille qui appliquaient à la lettre le conseil : « Parfumez-vous quand vous jeûnez. » Chastes en fait, ils menaient en apparence la vie de danseurs débauchés. Outre la volonté d'être sans paraître, peut-être y avait-il chez eux, à l'origine, un amour sensuel violemment sublimé.

Dans les peuples d'islam (milieu où la pression sociale est particulièrement grande), certains mystiques érigèrent en système « la voie du blâme » (malâm), la méthode exactement opposée au pharisaïsme.

Le célèbre cheikh Aboû Yazîd al-Bisthâmî (qu'Allah sanctifie son « secret » !), qui conseillait, pour atteindre la perfection, de se promener dans les souks en distribuant des noix aux gamins en échange de gifles, ne se faisait pas d'illusion : « Les plus éloignés de Dieu, disait-il, parmi les dévots, sont ceux qui parlent le plus de Lui... Les gens les plus séparés de Dieu sont les ascètes par leur ascèse, les dévots par leur dévotion, les savants par leur science. » De même, Aboû Ya'qoûb Yoûsouf ibn Housayn al-Râzî, le cheikh de Ray et des montagnes (Xe siècle), dont la méthode était la destruction de l'honneur, l'abandon de l'apparence et la recherche de la sincérité : « Les gens qui vitupèrent le monde sont ceux qui l'aiment le plus. Ils font de ce blâme un métier ; et quel métier ! »

Et Aboû 'Otsman al-Hayrî al-Nisâboûrî professait : « L'homme n'est parfait que quand le don et le refus, l'humiliation et l'honneur, sont devenus pour son cœur choses égales... Il faut être orgueilleux avec les riches et humbles avec les pauvres... Un orgueil bien placé est une humilité. » C'est sans doute dans un esprit analogue que le doux Yahya ibn Mo'âdz al-Râzî, après avoir porté des vêtements rapiécés, finit, dans sa vieillesse, par se vêtir de soie et d'étoffes fines.

Le chef de l'école passe pour avoir été Aboû Çâlih Hamdoûn ibn Ahmad al-Qaççâr, de Nisâboûr. Il savait que la conscience du plus honnête homme est loin d'être translucide pour le regard de Dieu et que le transcendant amour est seul justificateur. Il conseillait de ne pas s'hypnotiser sur le péché, mais de se confier à la Miséricorde et à la Grâce. Les malâmatîs n'ont en vue que le bien, dit à son sujet le commentateur 'Aroûsi ; mais la méthode est scabreuse. Le danger est en effet de dévier en molinisme ou en antinomianisme. Les derviches gyrovagues, les kalenders de l'Orient ne se sont pas toujours fait faute d'y tomber, érigeant, comme certains illuminés d'Occident, leurs caprices et leurs désordres très humains en inspirations transcendantes et catégoriques de l'Esprit. Le vrai malâmatî, non seulement évite le mal, mais montre, nécessairement, plus de discrétion.

Jeûnant portes closes et priant en secret, les malamatis apportent un souffle frais dans une société où les scribes et les docteurs de la loi se complaisent dans leur justice et savent que toutes les récompenses attendent leur vertu en ce monde et en l'autre. Ils ne prennent pas au sérieux l'échelle humaine des valeurs et se plaisent, parfois non sans excès, à l'ébranler avec humour. Un écueil plus subtil encore était, en heurtant l'opinion courante, de lui attacher par cela même trop d'importance. « Le vrai derviche, note Houjwîrî, ne s'occupe pas de l'opinion des hommes ; il est indifférent à leur blâme autant qu'à leur approbation. » Il n'en reste pas moins que la méthode souligne de grands obstacles au développement spirituel, pourvu que le malamati ne s'excepte pas lui-même de son malâm. Le blâme des hommes est souvent un signe de l'approbation divine.

La voie du blâme rejoint d'ailleurs non seulement la via negativa mais aussi la théorie théocentriste du Pur Amour qui vise tout autre chose que la culture morale du moi et l'obtention de récompenses même célestes.

« Il n'existe pas, disait Al-Hallâj, d'impiété qui ne recèle de la foi, ni d'obéissance qui ne recèle une désobéissance... Prétendre Le connaître est ignorance ; persister à Le servir est irrespect ; se défendre de Le combattre est folie ; se laisser duper par Sa paix est sottise ; discourir sur Ses attributs est divagation... L'impiété et la foi diffèrent en tant que dénomination ; mais nulle différence entre elles quand il s'agit de la Réalité... L'apparence de la Loi est impiété déguisée, et le fond réel de l'impiété est connaissance manifeste ». Dieu est au-delà de toutes les formules, au-delà du oui et du non, et l'amoureux de Dieu n'attend d'autre récompense que le supplice et l'annihilation.

Le comble du « malamatisme » est représenté par ce saint qui souhaite (et y réussit) être mis à mort pour impiété.

 

Mahboûl, Majnoûn, Majdzoûb

 Le respect que les foules orientales ont pour la folie, au mystère non élucidé, les porte parfois à vénérer de vulgaires malades, de simples idiots ou de purs farceurs ; mais aussi à apprécier comme il convient la poésie, l'inspiration, l'impulsion du moment, la spontanéité. Ce mendiant à demi nu qui s'en va, marmottant des paroles confuses, n'est pas appelé mahboûl par beaucoup sans raison. Pourtant certains le vénèrent, tolèrent ses fantaisies, croient à sa baraka. Il peut être majnoûn, possédé par un jinn ; s'il devient furieux, on l'internera au mâristân et on le battra avec de gros roseaux légers faisant plus de peur que de mal, car on peut craindre les jnoun, mais on n'a pas à les vénérer particulièrement. Il peut aussi être un majdzoûb, un attiré, jouet passif de l'attraction divine, dont l'esprit est au ciel, absorbé dans le monde des Réalités, tandis que son corps est encore en retard sur la terre. Il représente à sa façon l'aspect passif de la vie mystique, la primauté de la grâce, de la jadzba qui vaut tout le travail des hommes et des génies. On l'admirera jusque dans ses excentricités ; on ne lui en voudra pas de négliger les ablutions rituelles et de mal observer les règles. Peut-être est-il l'un des saints cachés dont la vertu empêche le monde de crouler, par la bénédiction desquels tombe la pluie, germent les plantes, sont graciées les créatures. Peut-être, quand il disparaît au désert, est-il nourri par les lions, épouillé par les oiseaux durant son sommeil. Allahou a'alem. Dieu en sait plus que nous à ce sujet.

Dans bien des cas, il y a un curieux mélange, difficile à analyser, de poésie mystique et de dérangement cérébral.

Sans doute le non-conformisme intégral se confondrait-il avec la schizophrénie. Sans doute la sainteté ne consiste pas seulement à pousser l'amour de la retraite et le dégoût de la société humaine jusqu'à passer une partie de sa vie dans les arbres ou dans l'eau, comme faisait, paraît-il, sainte Christine l'Admirable, à vivre enfoncé dans la mer jusqu'au cou, ou bien dans une jarre ou sur une colonne comme plusieurs anachorètes chrétiens ou musulmans des temps héroïques.

Mais il y a autre chose. Toujours, à côté de la norme vulgaire et jugée partiellement mauvaise ou imparfaite, à côté de l'antinature perverse et morbide, l'humanité a cherché autre chose. L'humanité et peut-être tous les êtres, puisque saint Paul entendit le gémissement des choses qui aspirent à la plénitude. Il s'agit de transcender la contradiction métaphysique qui s'avère mystérieusement entre la vie et l'être, entre le multiple et l'un, le contingent et l'absolu, les conséquences et le principe. Problème angoissant, toujours posé, jamais résolu sinon par un saut dans l'inconnu. En face de la raison prosaïque et qui renonce à chercher, la « folie » qui a buté sur l'angoisse, apparaît comme une sorte de solution désespérée et le paradoxe comme une suprême ressource.

Dans son épopée mystique, Jalâladdîn al-Roûmî, parle d'un bouffon qui, après avoir eu neuf femmes sérieuses, lesquelles ont mal tourné, épouse une prostituée. « Et moi, s'écrie le fondateur des derviches tourneurs, j'ai aussi beaucoup éprouvé la raison ; dorénavant je vais chercher un champ où la folie puisse vaguer à l'aise. » « Quand l'amour atteint l'emporium de la folie, dit le poète indo-musulman, mystique et sceptique, Al-Faizî, il bâtit dans le désert des arches triomphales avec les sables mouvants.»

Le mystique est plus ou moins « fou », car il prend au sérieux certaines choses dont les autres se désintéressent et il ne peut prendre au sérieux tout ce qui fait et doit inévitablement faire l'armature des règles humaines. Il prend certaines choses au tragique et d'un cœur léger toutes les autres. Il aime et fait ce qu'il veut. Et quand il est parfaitement libéré, le tragique même se transforme en aisance ailée, en joie aérienne, en allègre fantaisie. Il joue le jeu de la vie en la dominant. « D'où viens-tu, demandait-on à la sainte Râbi'a ? — De l'autre monde. — Et où vas-tu ? — Dans l'autre monde. — Que fais-tu dans ce bas-monde? — Je me joue de lui. » Et comme on lui demandait de préciser : « Je mange son pain, dit-elle, et j'accomplis les œuvres de l'autre monde. »

Le mystique a une conscience aiguë de l'impermanence et de la vacuité du contingent. Il ne peut avoir que de gentils sarcasmes pour les autres (et pour lui-même) quand ils croient pouvoir s'arrêter en route, s'installer en quelque provisoire dérisoire qu'ils prennent pour un acquis définitif, dans une valeur relative qu'ils prennent pour un absolu. On raconte que Jésus, fils de Marie, rencontra sur une montagne un vieillard qui vivait en plein air sans abri contre le chaud et le froid. « Pourquoi ne te construis-tu pas une maison ? lui demanda-t-il. — O Esprit de Dieu, dit le vieillard, des prophètes avant toi m'ont prédit que je ne vivrai que 700 ans ; ce n'est donc pas la peine de m'installer. »

 

Un renversement des valeurs

 La maxime que la sagesse de l'homme est folie pour Dieu ne signifie pas l'apologie de la schizophrénie et de la psychasthénie mais affirme la nécessité d'un renversement des valeurs, conséquence de la mort mystique, plus âpre et plus complet que celui préconisé par Nietzsche, d'une perpétuelle remise au point de la conception du monde (que sert à l'homme de gagner l'univers, s'il vient à perdre son âme ?), d'un relativisme qui est la Raison même, car « si le fou persistait dans sa folie il deviendrait sage », dit William Blake16. La sagesse des ignorants est la folie des initiés et la sagesse des hommes est la folie des anges. De même qu' « il faut des hérétiques » pour maintenir l'orthodoxie, il faut de la folie pour contrôler la raison.

Les extravagants, qu'ils soient mystiques ou poètes, par cela même qu'ils sont en marge de la vie commune, contribuent à empêcher celle-ci de se scléroser. Conformisme et non-conformisme sont à la fois nécessaires comme la force de gravitation et la force centrifuge. Sans l'un, la société s'effrite, sans l'autre elle pourrit. Mais quel savant sociologue, quel habile politicien, connaîtra jamais le dosage ?

Dans le cosmos, paradoxe lui-même si criant que les physiciens et les mathématiciens calculant les probabilités théoriques, déclarent son existence peu vraisemblable, celui qui n'accepte pas la marche du monde, telle qu'il la voit, joue son rôle à côté du philosophe qui déclare que tout est bien.

Le monde et la société sont d'étonnantes conventions et de prodigieux « mensonges » ; il faut bien que quelqu'un s'en aperçoive et crie sa stupéfaction. De cette convention le fou morbide s'évade par en bas, par déficience, parce que son métabolisme laisse à désirer ; le « fou de Dieu » s'échappe par en haut. Entre les deux, il peut y avoir parfois des ressemblances ; des traits vraiment pathologiques peuvent exister chez d'authentiques mystiques ; et des malades peuvent avoir des éclairs de génie ; mais l'axe n'est pas le même et le dosage change tout.

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