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Presse et Communications

Les Mondes Parallèles, n° 6

Jérusalem, son héritage.

 

Rencontre avec Cheikh Bentounès, représentant et guide spirituel de la confrérie soufie Al-‘Alawiyya, qui compte des milliers d'adeptes dans le monde. Il est l'auteur notamment de « Le Soufisme, cœur de l'Islam » ainsi que de « L'Homme intérieur à la Lumière du Coran ». Cheikh Bentounès a bien voulu nous livrer sa vision de Jérusalem et son espoir : « Ce lieu pur, qu'il faut transcender et voir dans le cœur même de l'être ».

Les Mondes Parallèles : Qu'aimeriez-vous nous faire partager de votre vision de Jérusalem ?

Cheikh Bentounès : Pour le monothéisme en général, pour les juifs, les chrétiens ou les musulmans, cette ville trois fois sainte est le symbole de la Paix. Son nom même l'indique : la cité de la Paix. Autrement dit, il existe un endroit géographique dans le monde où les trois religions monothéistes ont pris racine. C'est là où elles se sont faites, leur rencontre s'est matérialisée à travers ce lieu sacré, symbole de Paix. Malheureusement, comme l'homme est faible, je dirai même inconscient, il a fait de Jérusalem un symbole opposé à la Paix. Aujourd'hui chacun veut se l'approprier, chacun veut en quelque sorte qu'elle lui appartienne, alors que Jérusalem ne peut appartenir à personne. Elle est l'endroit de la rencontre. Et au-delà, il y a un symbole mystique, c'est LA JERUSALEM CELESTE que nous portons en nous. Cette ville sanctifiée par les trois religions, ce lieu pur, il faut le transcender et le voir dans le cœur même de l'être car ce que l'homme a de plus cher, ce qu'il a de meilleur en lui, c'est le cœur purifié de l'ego. Et ce cœur purifié du mal donne à l'homme son sens et donne à l'humanité toute entière un sens. Et nous devons faire le bilan de cette histoire humaine pour voir que, à chaque fois que l'homme a dévié de cette perspective centrale, universelle, transcendantale, de cette rencontre entre la verticalité et l'horizontalité, il l'a payé très cher en tombant dans l'animalité. En se laissant gouverner par l'instinct, il s'engage sur des chemins de traverse où il est plus nuisible à lui-même qu'il n'est utile, à lui-même et à ses semblables. Et s'il y a un vœu à formuler aujourd'hui, c'est de redonner à cet endroit, à ce lieu saint, sa véritable vocation, sa vocation de fraternité : que les hommes s'en rendent compte et fassent de ce lieu la capitale de la fraternité humaine.

LMP : La mosquée du Dôme du Rocher est le temple le plus ancien de la tradition musulmane.

CB : La Mecque représente le sanctuaire que l'on appelle carrément « La Maison de Dieu », et vers laquelle se tournent tous les musulmans, cinq fois par jour, pour faire la prière. Mais c'est à Jérusalem que le Prophète a fait son ascension vers l'Absolu. Et c'est à Jérusalem qu'il a rencontré tous ses frères Prophètes. Il y a là un symbole d'unité ; Jérusalem est le lieu de l'unité de ses messagers et de leurs messages. Tout ce dépôt hérité depuis la nuit des temps, que tous les messagers et tous les Prophètes ont véhiculé l'un après l'autre a été canalisé et unifié dans un endroit. Et cet endroit, cette ville, ce temple dans cette ville, nous devons l'accepter en tant qu'héritage. Depuis que l'être humain a reçu sa révélation, cet héritage s'est révélé et concrétisé dans cet endroit d'où la conscience peut s'élever et aller vers le divin, ayant réalisé l'unité des messages.

LMP : Vers le divin ?

CB : La première étape, c'est l'unité, l'unité fraternelle réalisée. Et de cette unité fraternelle réalisée débute l'ascension vers l'Absolu.

LMP : Mohammed est le dernier Prophète. Comment comprendre cela ?

CB : Mohammed est le dernier des Prophètes parce qu'il clôture en quelque sorte cette ère des révélations, ce champ de la révélation. Et depuis quinze siècles maintenant, personne ne s'est proclamé Prophète. Mais si cette ère de prophétie est close, il a ouvert l'ère de l'homme universel. Avec le dernier des messagers, l'humanité d'aujourd'hui a reçu la révélation totale. Cette révélation, nous pouvons la considérer comme une sorte de livre, un symbole de la connaissance et de la réalisation de tous ces messages successifs dont chaque Prophète est venu écrire un chapitre. Avec le Prophète Mohammed, le dernier chapitre est écrit et ouvre l'ère de la sainteté, l'ère de la réalisation de l'homme universel. Que ce soit Adam, Abraham, Moïse, Jésus, Mohammed ou d'autres, chaque Prophète a axé son message sur quelque chose de précis. L'un et l'autre, ils nous ont fait découvrir une partie de cet homme universel. Et l'homme d'aujourd'hui doit retrouver cette perspective dans l'unité afin de pouvoir décoder ce message, ce dépôt, cet héritage reçu depuis Adam jusqu'à nos jours. Mais tant que l'homme divise ces messages et ne les lit qu'avec une optique de division, il n'en a pas la révélation. C'est en réunissant, en lisant dans cette perspective universelle que le message transparaît et nous apparaît. Alors, nous voyons que cette destinée humaine a un sens depuis le début jusqu'à nos jours : elle a un sens. Derrière tout cela, il y a une volonté, une destinée, un vouloir : ce n'est pas un chaos. Tout ceci a un sens.

LMP : Donc tout cela met en valeur une trame divine, universelle et Jérusalem est alors le symbole de ce centre que chaque individu porte en lui.

CB : Absolument.

LMP : Mohammed reconnaît donc tous les Prophètes. Et celui dont l'histoire se mêle étroitement avec Jérusalem est Jésus. Les musulmans reconnaissent Jésus en tant que Prophète dont le message s'inscrit précisément dans cette continuité. C'est un message extraordinaire pour les temps actuels.

CB : C'est une continuité et je dirai encore plus car le Prophète a dit : « Entre moi et mes frères, nous sommes comme des enfants d'un même père, mais de différentes mères ». Ces différentes mères sont les époques. Marie a reçu le Saint Esprit et a donné naissance à Jésus. Le Prophète Mohammed recevant lui-même le Saint Esprit a donné naissance à quoi ? A un livre que l'on appelle le Coran. Autrement dit, le principe féminin a donné naissance à un enfant appelé Jésus et le principe masculin - donc Mohammed - a donné naissance au Verbe. L'un est un Verbe qui est chair, l'autre est un Verbe devenu la parole divine dont le Tassawouf. Nous ne pouvons pas exclure ou diviser les messages parce que le secret est dans cette continuité qui a nourri ceux qui nous ont devancés et continue à nourrir l'humanité d'aujourd'hui. C'est comme pour un chapelet, il y a l'apparent, les graines dont chacune est unique par rapport à l'autre. Mais ce qui unit toutes ces graines, c'est ce fil, le fil du Saint Esprit qui relie à la fois au Prophète Mohammed, à Jésus, à Moïse, à Salomon, à David, à Abraham, ... jusqu'à cet homme originel qui est le prototype adamique.

LMP : Que représente pour les soufis la mosquée du dôme du rocher construite sur l'esplanade du temple à Jérusalem ?

CB : Pour tout musulman - et à plus forte raison pour le soufi - cette mosquée marque l'endroit de l'ascension du Prophète. Et cet endroit est le symbole de cette soif du divin. Il met en perspective ce rapport entre l'humain et le divin. Ce rocher est « le lieu » de cette élévation de l'être, de cet être humain qui est « aspiré » dans l'Absolu, dans le divin. Là aussi, c'est une question de symbole, il n'y a pas qu'à cet endroit où l'homme peut se réaliser, où l'homme peut communiquer avec le divin. Non. Mais nous avons besoin de symboles porteurs de cette perspective qui se renouvelle à chaque fois dans l'humanité. Le fait qu'il existe géographiquement un endroit nous interpelle. Jérusalem nous appelle à chaque fois à cette nouvelle alliance, à cette alliance entre l'homme et Dieu. Et nulle part ailleurs que dans cette ville cet appel a été fortifié par des siècles et des siècles de prières, de recherches. Même aujourd'hui chacun se rend là-bas - les juifs vont au mur des lamentations, les chrétiens au Saint-Sépulcre et les musulmans vont à la mosquée du rocher -.

LMP : De quoi ont besoin tous ces pèlerins ? Pourquoi viennent-ils à Jérusalem avec cette ferveur particulière, avec cette force de prière ? Il y a bien d'autres villes saintes de par le monde.

CB : Mais il y a bien à Jérusalem quelque chose qu'on ne trouve nulle part. La Mecque est la ville sainte des musulmans. Pour les hindouistes, il y a Bénarès sur le Gange et pour d'autres courants religieux d'autres villes qui portent cette sainteté, mais aucun endroit où toutes les religions se rencontrent : tous les fidèles de toutes les religions monothéistes. Jérusalem est ce symbole d'unité que nous n'avons pas encore compris. Jérusalem nous interpelle et nous appelle à cette unité. Elle nous dit : « C'est en moi que vous réalisez votre unité et c'est de votre unité que vous pouvez communiquer avec le divin. Tant que vous serez dans la division, vous ne connaîtrez pas, vous ne recevrez pas l'Esprit Saint. Réalisez votre unité et vous transcenderez et vous irez vers le divin ». Nous avons donc reçu un grand héritage, mais au lieu de faire en sorte qu'il soit le mieux vécu par tous, nous nous chamaillons comme des enfants d'une même famille. Chacun dit : « moi, j'ai raison et toi tu as tort. Jérusalem, c'est moi ». C'est notre esprit de contradiction, notre esprit d'intolérance qui nous aveugle. Et l'endroit qui est le plus noble pour nous tous est aussi l'endroit le plus conflictuel.

LMP : Quelle est la solution ?

CB : La solution pourrait être de faire de cette ville une ville universelle, ouverte à tous, que Jérusalem devienne la capitale de la fraternité humaine, la capitale des nations où les gens qui viennent là retrouveraient ce côté aimant, positif, que nous avons tous en tant qu'être humain - comme nous avons le pôle négatif et le pôle positif -. Jusqu'à aujourd'hui, on ne s'est adressés les uns aux autres que par le pôle négatif. Il faudrait inverser car c'est par ce pôle positif que l'on peut dialoguer parce qu'il nous attire les uns vers les autres. Et ce pôle positif, ce potentiel d'amour, de tolérance, de justice, de paix, nous devons le réaliser. Il ne faut pas seulement le penser ou le souhaiter, mais le réaliser. Cette vieille pyramide de la paix doit symboliser l'un des attributs divins parce que ce mot « Paix » est un des attributs divins. Il ne s'agit plus seulement d'une paix à l'échelle humaine.

LMP : La paix en tant qu'état intérieur ?

CB : Un état intérieur auquel chacun a droit.

LMP : Ce message de Jérusalem est très actuel en regard des conflits dont la ville est le témoin. Les enjeux sont essentiellement politiques et le message spirituel profond est constamment bafoué.

CB : Donc c'est une chute, une chute permanente. Au lieu de l'élever à l'endroit le plus saint de la terre, au lieu de se surpasser et d'aller vers les autres, les hommes se détournent les uns des autres. Tant qu'ils mettront l'intérêt sur le temporel, sur le politique, etc., ils n'arriveront à rien. Mais c'est en cherchant avant toute chose l'agrément divin que le miracle se produira. L'homme aujourd'hui est tout à fait capable de réaliser et de construire cette ville idéale de fraternité. Mais aveuglé par l'ego, voulant se donner raison à lui-même et refusant d'entendre l'autre, il voile un joyau inestimable qu'il possède en lui. Il le voile par le sentiment, par son absurdité, par son égoïsme.

LMP : vous disiez que Jérusalem était le lieu où se retrouvait la famille issue d'un même père et de mères différentes. Et vous avez évoqué Adam qui est le symbole de l'archétype. Peut-on parler à notre époque d'un retour à Adam à travers la Jérusalem ?

CB : Oui, d'un retour à la pureté de cet être originel, à l'être promis que nous portons tous en nous parce que chacun de nous est un Adam avant l'heure. Que l'on remonte à quarante ou cinquante mille générations en arrière, que voit l'Adam ? Il voit toute l'humanité sortir de lui, toute l'humanité est inscrite en lui : les bons, les moins bons, les Prophètes, les voleurs, les dictateurs, je dirai tout le genre humain sans exception. A travers nos gênes, nous les portons. Donc, nous sommes le haut de la pyramide à l'envers, mais chacun de nous est un Adam et nous devons le réaliser. Car il y a l'homme connu, celui que l'on touche et que l'on voit et que l'on entend, mais il y a aussi l'homme inconnu en nous, ce prototype divin, universel qui est dans le cœur de chacun. Cette empreinte qui était au début de la création d'Adam, nous la portons tous : chaque homme, chaque femme l'a en puissance. Mais pour la découvrir, il vaut se purifier, enlever les voiles les plus obscurs de l'ego et, petit à petit, aller vers cette partie spirituelle en nous qui, elle, nous porte. L'humanité se trouve aujourd'hui à une croisée des chemins. Ou l'homme va acquérir cette maturité et aller à l'essentiel de lui-même, et ainsi accepter ce « vouloir divin » qui donne un sens à notre humanité, ou bien l'homme va de plus en plus perdre de l'essentiel, devenir un être grossier, un tube digestif, une forme de consommateur de matériel et d'une jouissance éphémère. Là est le danger, parce qu'un tel être sera prêt à sacrifier l'humanité toute entière pour son propre intérêt. Il est capable ainsi de nuire à lui-même et de nuire à la création toute entière. A nous de faire la part des choses. Nous pouvons choisir le retour vers l'être originel qui dit « Je suis l'héritier de tout et tout est à moi : l'Islam, le Christianisme, le Judaïsme, etc. Tout cet héritage jusqu'à aujourd'hui est à moi. J'en suis le dépositaire ». Et lui va féconder l'humanité et lui donner de nouveaux rapports, une perspective nouvelle dans la justice, dans la fraternité, dans le partage, dans l'amour du prochain. Nous pouvons choisir de poursuivre les affrontements d'intérêts et de puissances, de peuples à peuples, de communautés à communautés, de régions à régions, de voisins à voisins. Avec le développement des armes de plus en plus sophistiquées, l'homme dispose de moyens d'une puissance inimaginable et donc du pouvoir de déclencher l'apocalypse. La mondialisation dont on parle est à souhaiter, mais la mondialisation sans universalité sera une catastrophe parce qu'elle sera toujours entre les mains d'un petit groupe qui monopolise déjà la puissance matérielle, financière et militaire. Si nous ne sommes pas replacés dans cette perspective centrale, si nous n'en sommes pas le centre, alors l'argent, l'intérêt et la puissance précipiteront notre déchéance. La mondialisation accompagnée par une universalité intérieure verra l'homme dire « l'autre, c'est moi aussi ; c'est une partie de moi-même », et chaque humain ici aura sa place et son rôle parce qu'il est une lettre dans l'alphabet.

LMP : Vivons-nous une époque de faux prophètes ?

CB : Aujourd'hui le veau d'or est à nouveau vénéré. Espérons que l'humanité ait un sursaut qui soit une prise de conscience et que l'on dise : on arrête ! On a essayé des idéologies, tous les systèmes politiques. Ça nous a apporté une certaine maturité dans le processus qui suit l'humanité, mais il faut que cette maturité débouche sur une conscience universelle. Si l'humanité reste à la conscience individuelle, nous n'avons rien fait, nous en sommes toujours à ce stade premier.

LMP : Y a-t-il une perspective de changement du monde ? Qui peut changer le monde ?

CB : C'est l'homme et l'homme ne peut changer le monde que s'il se change lui-même, que s'il fait l'effort d'aller vers cette partie Lumière en lui-même.

Entretien avec le Cheikh Khaled Bentounès dans : Les Mondes Parallèles, n° 6