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Soufisme

Actualité des religions, n° 9, octobre 1999:

Le soufisme aujourd’hui.

 

 

Le soufisme est la voie ésotérique de l’islam. Il a pour but la connaissance divine. Mieux encore: la percevoir, la goûter. La voie qui mène à cette connaissance a peu à voir avec la théologie ou la philosophie. Elle est d’abord affaire de travail sur soi, d’éducation et d’éveil à la présence divine.

Le vrai rôle de la religion n’est pas, dans cette perspective, d’affirmer une doctrine ni de présenter une voie toute tracée de salut pour l’au-delà, mais d’offrir des méthodes permettant de vaincre son individualité, pour s’ouvrir à la réalité divine.

Selon l’enseignement du tasawwuf (soufisme, en arabe), l’ennemi à combattre n’est pas tant l’« infidèle » à l’extérieur de nous, que l’infidèle en nous : l’ego ou le moi centré sur lui-même et se percevant comme séparé.

Celui-ci n’est en fait qu’une illusion, que l’on peut, que l’on doit, même, dissiper (fanâ’). Selon l’un des hadîth, il existerait quatre-vingt-dix mille voiles entre nous et la réalité supérieure... S’éveiller, c’est lever un à un ces voiles qui nous empêchent de voir la Lumière divine. Et découvrir alors que moi, l’autre, toutes les créatures qui peuplent le ciel et la terre, font partie de cette Réalité ultime et une, qui est la première et la dernière, l’apparent et le caché en toutes choses.

Concrètement, le soufi doit posséder trois qualités primordiales : l’humilité, la fraternité et la sincérité.

Son objectif est d’abord de ne plus vivre dans le paraître, mais dans l’être. Grâce à la meilleure conscience qu’il acquiert de lui-même, ses sentiments s’apaisent, se transforment. Ses relations avec le monde et avec autrui changent. Il devient plus libre d’agir et de penser. Cela lui ouvre toutes les voies : on pourrait dire, à la limite, qu’il existe autant de voies qu’il y a d’êtres humains.

Il est cependant difficile de ne pas s’égarer dans le désert si l’on ne dispose pas de points de repère. Le rôle du maître, le cheikh, qui demeure fondamental dans le soufisme, est de nous offrir ces points de repère, afin de nous guider jusqu’à l’oasis. Ibn ‘Arabî a illustré de façon saisissante le danger qu’il y aurait à vouloir cheminer seul, sans compagnon : «Celui qui n’a pas de maître, affirmait-il, a pour maître Satan» — Satan, c’est-à-dire, en langage moderne, l’ego.

Les points de repère laissés par les maîtres sont autant de méthodes, qui sont toujours enseignées dans les turuq, les confréries. Ce sont principalement la prière, la méditation, la retraite, le voyage ou la pérégrination, la musique et la danse. Chaque maître, chaque tarîqa, mettra l’accent sur l’une d’entre elles. Par exemple dans la confrérie ‘Alawiya, on utilise surtout la méditation autour des noms divins. Le maître recommande ou désigne à son élève l’un de ces noms : le Savant, le Miséricordieux, le Sage, la Paix, la Vérité, la Lumière, le Voyant... Ces noms sont des qualités divines, ils nous révèlent en même temps ce que nous sommes profondément, dans notre essence.

Quelqu’un qui n’est pas en paix avec lui-même méditera sur le nom de la Paix. Cette paix divine va pénétrer en lui, il y aura une transformation, son rapport avec lui-même va changer automatiquement.

Les dhikr, les récitations des noms divins, se font parfois en silence, parfois à haute voix. Les noms suscitent une vibration à l’intérieur et autour de nous et changent la réalité de l’instant. Ce sont des noms saints, des noms sacrés. Mais il n’est pas recommandé de les méditer sans préparation ni autorisation. Certains, en les répétant, pourraient se trouver mal ou perdre la raison.

Le voyage nous entraîne loin de chez nous. Il nous permet de laisser ce qui est parfois devenu trop lourd, qui nous enferme comme une chape de plomb et nous empêche d’évoluer. Il nous emmène vers nos frères, qui sont autant de miroirs de notre propre réalité.

Toutes les choses, même les plus contraires, les plus éloignées, se rejoignent en un point, ce point qui est le centre en nous-mêmes. Voyager, c’est partir avec la perception que tout est divin. Si cette présence divine est en moi, alors j’entrerai en contact avec l’arbre, avec la pierre, avec les hommes. Le monde entier est un  miroir... Les différences sont une miséricorde. D’où l’immense tolérance qui caractérise les soufis : ils ne voient pas l’autre comme un infidèle, mais comme une créatures de Dieu, envoyée par Lui pour être leur miroir. A la mort de Rûmî, tout le monde pleurait les juifs et les chrétiens comme les musulmans. Il en était de même à la mort de mon grand-père le Cheihh

Adda Bentounès. Il voyait dans chaque être une créature divine qui avait sa propre réalité, son propre parfum, sa propre raison d’être.

La musique, accompagnée ou non de chants, joue un très grand rôle dans le soufisme. A toute heure du jour, à tout moment de la vie, à toute émotion, correspond un samâ’. Les soufis disent que, lorsque Dieu a créé l’être « adamique» avec de l’argile, l’âme n’a pas voulu habiter ce corps, qu’elle a considéré comme une prison. Alors Dieu a envoyé deux anges jouer de la musique, pour la charmer. C’est pour cela que la musique apporte à l’âme une sorte d’ivresse, de transcendance, qui invite l’homme à quitter ses manières d’être habituelles.

Les danses sont une façon de réciter les noms divins avec le corps tout entier. Les maîtres enseignent toujours après une séance de dhikr ou après une séance de danse. A ce moment-là, le coeur’ est mieux préparé, la conscience est plus ouverte. Elle ne va pas s’arrêter aux mots, elle va saisir l’essentiel, l’absorber. Pour les soufis, le divin n’est pas quelque chose qui se pense, mais vraiment qui se goûte. C’est très réel, tangible, du domaine des sens.

Par ailleurs, les soufis pratiquent l’ascèse de tous les musulmans : le jeûne, le pèlerinage à La Mecque, les cinq prières quotidiennes... Mais, dans le soufisme, nous admettons aussi ce que nous appelons « les gens du blâme ». Ceux-là ont un comportement qui bouscule les idées reçues et choque les autres musulmans. On leur jette la pierre, on les repousse. Ils agissent ainsi pour que les autres ne s’enferment pas dans leur suffisance, qu’ils se remettent en question.

Toutes ces pratiques constituent une sorte de polissage du coeur, symbole du centre qui est en nous, de notre intériorité. On polit, polit, polit le coeur, inlassablement par ces pratiques, mais aussi par la vie tout entière. Certes, il y a des moments où il est nécessaire de se retirer du monde. Mais les soufis, pour la plupart, ne sont pas des moines. Ils exercent des responsabilités, ont une famille, travaillent. Même dans ses aspects les plus ténébreux, le monde demeure lumière. Le métier, la vie de famille sont des formes de prières. Simplement, le monde, dans son aspect matériel, est une illusion. Ce n’est pas seulement le moi qui est une illusion, c’est aussi l’ensemble des phénomènes. On ne peut pas fonder sa vie sur une illusion! Les soufis disent que ce monde est comme un pont. Un pont, on n’y demeure pas, il est fait pour être traversé. Donc, on ne demeure pas dans le monde, on le traverse et on va de l’autre côté, vers le divin, l’essentiel, le spirituel.

Les soufis ne se proclament eux-mêmes jamais soufis, ce sont les autres qui les désignent ainsi; car l’éducation d’éveil n’est pas propre au soufisme. On la retrouve chez tous les chercheurs de vérité. Le soufisme n’est ni une école ni une doctrine c’est un état d’être.

Il est cependant ancré — c’est ce qui fait sa spécificité par rapport aux autres voies ésotériques — dans la tradition islamique. Je dirais même qu’il est le coeur de l’islam. De manière générale le soufisme recommande d’être ancré dans une tradition exotérique, c’est-à-dire qui fait l’objet d’un enseignement public. C’est une question de sécurité. Quand on voyage sur un océan, on a besoin d’une boussole et de points de repère. Le maître, le guide, a lui-même besoin d’être rattaché à quelque chose, il est d’abord un disciple. Il n’y a pas de maître autoproclamé dans le soufisme, c’est inconcevable. Le maître n’est pas Dieu. Il reste un homme.

Si j’emploie le mot « ésotérique » pour désigner le soufisme, cela ne signifie pas que les soufis s’intéressent aux domaines occultes, magiques, ni qu’ils cherchent à obtenir des pouvoirs spéciaux. Certes, lorsque l’âme est ancrée dans le divin, elle peut se voir dotée de dons de vision ou de guérison. Mais ce n’est pas l’essentiel. Si on s’attache à ces dons, ils deviennent un voile supplémentaire. Certaines voies ont dévié à cause de cela et ont perdu de leur authenticité. Non : lorsqu’on parle d’ésotérisme, on évoque d’abord l’esprit, la spiritualité, la recherche intérieure. L’islam, comme toute religion, a un aspect extérieur, fait de lois, de doctrines, de préceptes, etc. Mais les soufis ne se suffisent pas de cela.

Ils veulent aller vers l’esprit qui anime la lettre. Pour le soufi, le divin ne peut être qu’amour, l’islam ne peut être que religion d’amour. Voir la religion comme une contrainte est aberrant.

Le soufisme date de quatorze siècles, il est né pratiquement avec l’islam. Mais pour certains, il existait avant, puisqu’il est universel. Les soufis ne se réfèrent pas seulement à la révélation coranique, ils se réfèrent aussi aux grands prophètes bibliques, Abraham, Moïse, Jésus. Ils ne voient pas ceux-ci comme des messagers d’une religion, mais comme les initiateurs de l’humanité. Entre le message de tous ces prophètes, parmi lesquels d’autres, comme le Bouddha, peuvent trouver leur place, il y a une continuité : ils sont reliés spirituellement les uns aux autres comme les grains d’un chapelet sont reliés par un fil. Chaque prophète est venu initier l’humanité à l’un des aspects du divin. Par cet aspect initiatique, ils n’appartiennent pas au passé, mais au présent.

Dans toutes les confréries, l’initiation, donnée par le maître au disciple, est le garant de l’enseignement qui est donné. Celui qui initie aujourd’hui ne fait que transmettre ce qu’il a reçu de son propre guide; et ainsi de suite, jusqu’au Prophète Mohammed. C’est une sorte de chaîne, de transmission continue, sans rupture. Du point de vue exotérique, la fidélité du message est ainsi assurée. Du point de vue ésotérique, le dernier maillon fait bouger toute la chaîne. Instantanément, l’initié entre en contact direct avec la source.

Grâce à cette transmission, le soufisme demeure, depuis son origine, une voie de réalisation opérative.

Aujourd’hui, les religions sont devenues des prisons pour l’esprit. L’aspect extérieur a pris tellement d’importance que l’homme ne peut s’y épanouir. Les soufis se sentent proches de toutes les créatures au-delà de toutes les religions. Chaque être a reçu le divin en dépôt. Tout le monde aspire au bonheur. Certains le recherchent dans l’argent, dans le pouvoir ou dans le salut d’une religion. Ce sont des moyens illusoires. Une seule chose peut réellement apaiser et apporter le bonheur, c’est de vivre dans l’union et non dans la séparation, dans la perpétuelle contemplation du divin.

C’est, au fond, notre véritable nature. Ainsi, pour les soufis, le paradis ne se situe pas après la mort, mais ici bas.

Je suis persuadé que l’homme de demain sera rattaché à une tradition, mais se sentira l’héritier de toutes.

La modernité, si nous savons la gérer, peut déboucher sur l’universalité. Il est dit qu’à la fin des temps un enfant aura la même sagesse qu’un homme qui aurait prié et médité toute sa vie. Il est dit aussi : « L’agneau jouera avec le lion, le serpent avec l’enfant. » Mais c’est d’abord à l’intérieur de nous que cela se joue.