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Presse et Communications

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L’alternative du Soufisme.

 

 

Le Cheikh Bentounès, invité de l’Institut français du Nord pour le mois œcuménique, en février, nous a accordé un entretien concernant le soufisme. Le Cheikh Bentounès est l’arrière-petit-fils du Cheikh Ahmed Moustapha El Alawi, de la zawia de Mostaganem. Il est le chef spirituel de l’importante école Alawiyya-Derkawiyya-Chadhiliyya et est l’auteur de ‘Le soufisme, cœur de l’Islam’.

Cheikh Bentounès, quel est le sens du soufisme aujourd’hui ?

L’Islam est une religion du Livre, née en Arabie et fait partie des religions révélées. Elle se présente dans la continuité des religions monothéistes dont elle a clos le cycle de la prophétie, tout en ouvrant un nouveau cycle qui est celui de la sainteté : c’est-à-dire amener l’homme à sa réalisation universelle dans la fraternité et libéré de la contrainte d’un intermédiaire entre lui et Dieu. On peut dire, sans rien exagérer, que l’ère de la modernité a été ouverte par l’Islam : l’esprit humain a été libéré et l’homme peut communiquer avec l’Absolu à tout moment. D’autre part, l’Islam a son message axé sur l’unité : l’univers est un, où tant le macrocosme que le microcosme sont le reflet de l’unité divine. Dans chaque être, dans chaque parcelle de la création, nous retrouvons cette unité.

C’est aussi ce que l’on trouve dans les pensées présocratiques ?

Bien sûr, mais l’Islam en tant que religion n’est pas qu’une philosophie, elle propose un mode de vie et un type de relation pour les créatures entre-elles et avec Dieu. Dans l’Islam, l’être n’est pas perdu dans l’univers, mais il est au cœur même de la création. C’est pour cela que l’Islam a encore basé son message sur la fraternité : toute créature est l’égale de l’autre.

En quoi le soufisme est-il une alternative ?

L’Islam ne peut être vécu que sur un plan intérieur en harmonie avec l’extérieur, et c’est cette notion même que nous avons du mal à saisir aujourd’hui. Ainsi, on dit que la porte de l’ijtihâd est fermée, qu’on ne peut relire la révélation, le verbe vivant, et en extraire l’essence par rapport à notre temps. Or, cet ijtihâd est un effort à la fois intellectuel, spirituel et humain. Qui peut avoir le droit et l’autorité d’interdire cet effort, cette réflexion ? Sous les Abbassides, pour des raisons politiques qui voulaient figer cette liberté, on a décidé que cette porte était fermée : la régression a alors commencé sur le plan mystique et spirituel, puis par enchaînement sur le plan politique et social. C’est pour cela que l’Andalousie, par exemple, qui ne dépendait pas de Baghdad, a su développer un Islam beaucoup plus tolérant, ouvert, qui a donné naissance a des scientifiques, philosophes et mystiques extraordinaires : il y a eu un défi permanent de pouvoir se mesurer à d’autres pensées, celles de leur propre époque. Aujourd’hui, pour créer une nouvelle dynamique, nous devrions nous accepter tels que nous sommes et tels que notre religion nous ouvre à être, et non pas vivre sur des conceptions de l’Islam arrêtées au Moyen Age, malgré le mérite de ses savants.

C’est toute une conception de l’Islam qui est remise en cause...

Ce que je veux dire, c’est qu’il faut que nous cessions de nous mentir à nous-mêmes. La réalité d’aujourd’hui nous pose des questions auxquelles on ne peut pas échapper. Il faut préparer l’avenir de nos enfants, les préparer à l’avenir de ce monde, aussi complexe soit-il. A l’époque de l’aventure interstellaire, de la cybernétique, d’une nouvelle vision du monde menée par une minorité hégémonique au détriment d’une majorité démunie, nous devons retrouver une autre façon de voir, de gérer, de communiquer. Et surtout, nous devons retrouver le respect, que nous nous devons à nous-mêmes et aux autres : nous devons retrouver le sens de la dignité et de la sacralité de la vie, pour nous-mêmes, pour chaque peuple et pour chaque culture, aussi petites soient-elles.

‘Trouver autre chose’, c’est se placer en porte-à-faux avec le dogmatisme.

Je dis simplement qu’aujourd’hui, il faut ouvrir l’ère de la réflexion dans le monde musulman, réflexion non seulement pour eux-mêmes, mais avec le reste de l’humanité. C’est une manière de trouver pour l’humanité de demain un dénominateur commun, afin de ne pas tomber dans le piège de la division et de la haine, entre le riche et le pauvre, un certain Occident et un certain Orient, le Nord et le Sud...Les musulmans doivent relire l’histoire et réintroduire dans leur présent la notion d’universalité. Et chaque homme doit se sentir l’héritier de toutes les cultures et de toutes les pensées qui l’ont précédé, de tout le passé commun, en comprenant que tout cela fait partie de son patrimoine et que cette multiplicité reflète dans sa diversité le principe fondamental de l’Unité et qu’elle est en fait une miséricorde divine. Nous ne préparons pas nos enfants à être des hommes de dialogue, mais à être des adversaires, ce qui est allé contre l’évolution harmonieuse de l’humanité. Nous devons inventer une approche nouvelle pour sauvegarder le bien le plus précieux que l’on a, notre identité islamique.

Chose étrange et normale, votre propos sur le soufisme rejoint celui des kabbalistes et des mystiques chrétiens.

Et il rejoint même des pensées qui sont au-delà des monothéismes. J’ai beaucoup voyagé dans le monde, j’ai rencontré énormément de cultures, et j’ai toujours rencontré des hommes, des êtres humains, avec des différences qui m’ont toujours conduit à me reconnaître et à m’identifier au milieu d’eux. C’est vrai aussi qu’il faut un effort d’éducation et d’éveil de soi pour parvenir à percevoir en toute chose ce reflet du divin. Mais malheureusement, aujourd’hui les religions quelles qu’elles soient, sont prisonnières du champ politique. Le véritable religieux est aujourd’hui celui qui peut s’affranchir du contexte politique pour revenir vers l’absolu, l’universalité, la réelle fraternité et la justice pour tous.

Est-ce à dire qu’il n’y ait d’universel que les mysticismes ?

Certainement pas, puisque ce serait le réduire. L’humanisme est universel, reconnaître en nous les enfants d’un même destin, d’une même réalité, pour donner du sens à l’homme, l’anoblir en tant qu’être exceptionnel, avec une intelligence exceptionnelle, avec des sentiments exceptionnels, c’est ça l’universalité. Mais l’homme est toujours dépassé par lui-même, par sa propre animalité. C’est cela l’ennemi, qui nous menace tous les jours. Nous le portons en nous.