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Témoignage sur la visite du Cheikh Khaled Bentounès en Indonésie

 

 

Autre grand moment à Bebekan : la visite le 4 Octobre 2006 du Cheikh Bentounès, d’origine algérienne, chef de la confrérie soufie Alawiya. Je l’avais rencontré il y a quelques années dans sa maison dans le sud de la France, au moment où Sarkozy le consultait beaucoup pour constituer le Conseil des Musulmans de France. A la fin de notre entrevue, il m’avait confié plusieurs livres en arabe écrits par son grand-père et m’avait dit son désir de voir un jour ces livres publiés en indonésien et de se rendre lui-même en Indonésie. J’ai finalement réussi à faire traduire et publier en Indonésie son livre « Le soufisme cœur de l’islam » (Pocket – la Table Ronde). J’étais en train de relire et corriger la traduction indonésienne quand le séisme a ébranlé Yogyakarta, le 27 mai dernier. Avec le soutien de l’ambassade de France à Jakarta, nous avons réussi à organiser une petite tournée de Cheikh Bentounès à Bali, Yogyakarta , Jakarta et… Bebekan. A cette occasion, à Bebekan, les femmes du village ont cuisiné un repas communautaire de rupture du jeûne. Avant le séisme, chaque année, pendant le mois du Ramadhan, deux familles chaque soir cuisinaient pour tout le village le repas de rupture du jeûne qui était pris en commun. Mais pour ce mois de ramadhan qui a suivi le séisme, la tradition a été suspendue car les villageois ont trop à faire avec leur maison détruite. Nous les avons soutenu pour le soir de la venue du Cheikh Bentounès, mais les femmes ont décidé de servir le repas dans des petits cartons tout prêt pour s’affranchir de la vaisselle et être disponibles à la rencontre avec le Cheikh Bentounès. Elles ont littéralement occupé le carreau de la mosquée, elles avaient comme décidé tacitement que le Cheikh était venu pour elles, les femmes, et les hommes de Bebekan se sont tenus à une distance respectable, comme s’ils étaient des intrus. Après le prêche fait par un jeune du village, Toto, sur l’aumône obligatoire (zakat) à la fin du mois du ramadhan, aumône qui n’est pas forcément en terme d’argent, mais en terme d’actes de bonté et d’entre aide, le Cheikh Bentounès a passé un film sur les séances de « dhikr » (prière répétitive des noms de Dieu, comme des mantras) dans la confrérie Alawiya à Mostaganem en Algérie. A la fin de la rencontre, le Cheikh Bentounès a promis aux femmes de Bebekan de les soutenir pour leur projet de coopérative de « emping ». Hadroh Les jeunes du groupe de « Hadroh » ont ouvert et clos la rencontre avec leurs tambourins et leurs poèmes chantés.

       


Cheikh Bentounès s’est aussi rendu la veille au soir dans l’école coranique Al Qodir, sur le volcan, toujours pour symboliquement relier les victimes du séisme au sud, aux paysans du sable du volcan au nord. Par ailleurs, cette école coranique est dirigée par un homme à la fois très excentrique, pieux et pragmatique, Kyai Masrur. Il a fondé ce pensionnat il y une dizaine d’années, accueillant les enfants les plus pauvres de toutes les îles indonésiennes, des enfants des rues de Yogyakarta. Mais il est aussi le « guide spirituel » d’un des musiciens pop les plus célèbres d’Indonésie, Dhani, du groupe Dewa.
Ses disciples ont conduit le Cheikh Bentounès à travers les plantations de « salak » (fruit à l’écorce de serpent), de piments, et les rizières jusqu’à un grand champ qui a vu des affrontements entre les résistants indonésiens et les forces coloniales hollandaises à la fin des années 40. C’est sur ce grand champ que Kyai Masrur a le projet de construire une maison de retraite spirituelle, sur le modèle des « pesantren » (pensionnat coranique) réservés aux enfants et aux jeunes, mais celle-là serait pour les personnes âgées, afin qu’elles puissent apprendre à vieillir sans avoir peur de la mort, avec un soutien social, humain et spirituel, en coordination avec le pensionnat coranique, les enfants et les jeunes s’occupant des personnes âgées. Et réciproquement. Kyai Masrur soutient aussi activement les paysans dans leur lutte contre les prédateurs de sable. Je crois que ce fût pour le Cheikh Bentounès et les enfants de l’école coranique une rencontre bouleversante. Le père de Kyai Masrur, un tout petit et vieux monsieur très maigre, fumant des cigarettes avec un très long fume-cigarette, a déclaré : « Nous avons rencontré notre chaîne initiatique. » Un peu plus tard, le Cheikh Bentounès a parlé de l’islam en France, avec beaucoup de lumière et d’intelligence. Il a ajouté qu’il venait du même pays que Zidane et que Zidane était un très cher ami. Cela a donné une autre raison aux jeunes de l’école coranique de se sentir proches de Cheikh Bentounès.

Retour à Bebekan : Pak Miskijo, seul grand blessé du village, travaille comme charpentier depuis plus d’un mois à la construction des maisons plus que rudimentaires, mais sa hanche l’handicape toujours et le fait souffrir. Il marche toujours avec des béquilles. Il a par ailleurs été un des premiers a bénéficié d’une maison plus que rudimentaire. Sa femme a déjà planté des bonsaïs et des fleurs devant la terrasse. Le médecin que nous avions vu il y a deux mois nous avait dit d’attendre deux mois pour voir si les os se réajustaient d’eux-mêmes. Entre temps, sur les conseils d’Abbot, Pak Miskijo a vu une rebouteuse très compétente qui a soigné avec succès une multitude de fractures chez les victimes du séisme. Mais son intervention sur Pak Miskijo n’a eu aucun effet. Après les fêtes de la fin du Ramadhan, je vais donc prendre rendez-vous avec le médecin qui a opéré la double fracture ouverte de ma fille (blessée lors d’un séisme secondaire au mois d’août). Il s’est avéré être un très bon chirurgien, bien que je ne l’ai pas choisi, puisque ma fille a été opérée en urgence dans la nuit. Je lui fais confiance pour le diagnostic. Si Pak Miskijo doit se refaire opérer, il devrait être pris en charge par l’hôpital public en tant que victime du séisme. Mais si pour des raisons bureaucratiques obscures, il n’est pas pris en charge, nous gardons de l’argent en réserve pour payer son opération.

Pour terminer cette lettre, la phrase en exergue du livre de Cheikh Bentounès :
« En quoi consiste le soufisme ? » Abu Saïd Ibn Abi’l Khair répondit : « Ce que tu as en tête, abandonne-le, ce que tu as en main, donne-le ; ce qui t’advient, ne l’esquive pas. »