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En 1949, lors du premier
congrès mondial interreligieux, organisé par l’Association Théosophique qui
se tint à Bruxelles, mon grand-père, le Cheikh Adda Bentounès, tint un
discours historique ; appelant tous les adeptes des religions au dialogue, à
la rencontre et au partage des valeurs spirituelles et morales, transmises
et contenues dans les livres saints, et les sagesses enseignées de
génération en génération. Il fonda à la même époque une association appelée
« Les Amis de l’Islam », dans laquelle juifs, chrétiens, musulmans,
bouddhistes et autres, se réunissaient pour œuvrer ensemble à l’entente, la
tolérance, le respect, et pour vivre la fraternité universelle. En effet,
c’est seulement en 2001 que la communauté internationale prit conscience de
la nécessité du dialogue et proclama officiellement, lors de l’Assemblée
Générale des Nations Unies, « l’année du dialogue interreligieux et
interculturel ».
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Depuis lors, quel est le bilan de ces sept années écoulées ? Quels
résultats et quelles améliorations, quant aux problèmes du monde et des
relations entre les nations, les cultures et les membres de la
communauté humaine, ont été réalisés ? Honnêtement, nous ne pouvons que
constater que la situation depuis lors s'est dégradée, surtout depuis
l'attentat du 11 septembre 2001 et le conflit en Irak.
De nature optimiste, je ne peux conclure que cette expérience fut un
échec. Beaucoup de choses positives se sont passées, notamment la
rencontre d’Assise en Italie entre les leaders religieux du monde
entier, la rencontre commémorative à Varsovie, en Pologne, en septembre
1989, les rencontres interreligieuses dans les pays musulmans, au Maroc,
en Libye, en Egypte et notamment le dernier voyage du Pape Jean Paul II
en Palestine.
Cependant, artisan actif, et témoin privilégié entre les deux rives de
la Méditerranée, je ne peux malheureusement que constater l’amère réalité de
la dégradation des relations entre l’occident et le monde arabo-musulman. |
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Ce qui a pour effet d’accroître les tensions dans un monde globalisé, livré
aux lois sauvages du libre marché et à la mondialisation sans âme et sans
compassion, abandonnant des millions de personnes dans le dénuement et la
pauvreté extrêmes. Un monde sans pitié, livré à la banalisation de la
violence, du terrorisme international, à l’arbitraire, bref à la loi du plus
fort et du plus violent.
L’accélération de l’histoire, à travers ce que l’on appelle la modernité,
naît en Europe à la Renaissance, et apporta sans conteste ces derniers
siècles, un progrès dans les domaines scientifiques, techniques, médicaux,
de l’hygiène, etc., mais ne put malheureusement réconcilier l’homme avec
lui-même ou avec ses semblables.
L’homme demeure toujours, comme par le passé, un problème pour l’homme. Et,
au contraire, on assiste de plus en plus à une perte des valeurs de sens et
de repères, à la détérioration de l’environnement de plus en plus pollué,
ainsi qu’à la destruction massive de tout le système écologique, végétal,
animal, fruit de siècles d'évolution et que la société traditionnelle avait
su préserver et nous transmettre. L’instinct de survie qui prédominait chez
l’homme, le poussant à protéger la nature qui lui assurait sa subsistance,
se transforma en appétit de plus en plus grand, le poussant à détruire sans
mesure, sans conscience, pour le seul profit matériel immédiat, hypothéquant
ainsi l’avenir de sa propre descendance.
Un
auteur français, Saint-Exupéry, écrivait :
«
Nous n’héritons pas de la terre de nos parents, nous l’empruntons à nos
enfants ».
L’Homme gestionnaire se transforma en Homme prédateur, sans se soucier de
ceux qui viennent après lui. Ce comportement place l’humanité devant un
nouveau défi.
Son
salut ne se trouve pas entre les mains d’un pays, d’un état, d’une
civilisation aussi grande et aussi prestigieuse soit-elle, mais passe par
une solidarité et une responsabilité planétaire.
Le
défi consiste à trouver une éthique permettant de nouvelles voies de
réflexion et de nouveaux systèmes de gestion pour préserver la vie. Et ce,
dans une prise en compte et une revivification des valeurs et des vertus
immuables héritées des sagesses et des spiritualités du passé. Quelles que
soient nos différences, nos divergences, le dialogue demeure essentiel à la
cohésion, à l’unité de l'humanité, et au sort qui l’attend.
L’Homme de dialogue doit avoir comme exigence permanente la recherche de la
vérité sans exclusive. Avec la clarté d’idées libres de toute idéologie ou
sectarisme, et la sincérité des actes, nous pouvons nourrir un dialogue
pratique et non utopique pour atténuer le mal qui ronge la conscience
humaine et peut-être par là, trouver des moyens adéquats pour répondre aux
défis majeurs de notre siècle.
Il
ne faut pas se voiler la face, la modernité pose problème à toutes les
religions.
Avec
la libération des mœurs, la démocratisation de la société, un système de
consommation unique, un monde d’information et de publicité envahissant ;
la modernité a créé un monde avec un standard universel et une norme
internationale. Ce qui signifie que, face à ce processus, les structures
traditionnelles par lesquelles l’individu pouvait se penser, se définir par
rapport à son environnement culturel, philosophique, ou religieux, se
trouvent totalement bouleversées. L’Homme est devenu le citoyen d’un monde
sans limite, d’un monde transculturel. Sans points d’ancrage et sans
repères.
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Devant cette nouvelle réalité, ce nouveau nomadisme, une nouvelle approche,
une nouvelle éducation, sont nécessaires, afin que l’Homme retrouve sa
quiétude et son harmonie. C’est par une éducation d’éveil spirituel que
l’Homme retrouvera une nouvelle espérance, un nouveau sens à sa vie et une
réponse à ses angoisses existentielles, contrairement au repli sur soi et au
dogmatisme aveugle qui génèrent un fondamentalisme suicidaire, s’appuyant
sur une lecture littérale des textes sacrés. Par ailleurs, un modèle de
développement basé uniquement sur un développement incontrôlé, une
croissance à l’infini, la rareté et la cherté des matières premières et de
l’énergie, un gaspillage et un non respect de l’environnement, ne peut que
remettre en question l’équilibre de la vie. Cela nous invite à revoir nos
certitudes, notre comportement et à réfléchir pour trouver un développement
durable ou, tout au moins soutenable, pour répondre aux besoins d’une
société mondialisée émergente. Cela nous invite également à promouvoir une
réelle communication entre les peuples et les cultures, en prenant en compte
leurs besoins matériels, religieux et spirituels. Œuvrer avec sagesse et
précaution aux décisions qui nous engagent tous, pour le meilleur et pour le
pire.
Revenons à l’importance que revêt pour nous ce sommet Afrique-Asie. Il est
indéniable de reconnaître son utilité et la chance qu’il peut nous offrir de
méditer sur des actions qui peuvent nous aider à sortir de la crise que
traverse notre époque. L’Asie d’aujourd’hui représente plus de la moitié des
êtres qui peuplent l’humanité. Par son réveil économique, sa maîtrise
technique, sa puissance financière, son prestigieux passé riche de sa
civilisation, l'Asie compte aujourd’hui parmi les puissances qui feront le
monde de demain.
Le
Prophète Mohamed à dit :
«
Recherchez la Science, serait-ce jusqu’en Chine ».
Ce
dire du Prophète souligne l’importance de l’échange sur le plan des savoirs
et des connaissances. S’il était valable hier, il l’est encore plus
aujourd’hui. C’est surtout de cela que manque cruellement l’Afrique. Si elle
se tourne vers l’Asie, c’est parce qu’il n’y a jamais eu d’antécédent
conflictuel entre les deux continents. L’Afrique n’a pas souffert d’un
impérialisme ou d’un colonialisme asiatique. C’est d’égal à égal que nous
pouvons dialoguer, échanger et renforcer des liens et des alliances à la
fois commerciales, intellectuelles et spirituelles. Car sur les deux
continents, la foi reste présente dans le cœur de la société et les
comportements de ses habitants. L’Afrique est un immense marché de plus d’un
demi-milliard de consommateurs, un continent jeune par sa population et
riche par ses traditions et ses immenses gisements de matières premières et
d’énergie. Il a toujours été convoité, exploité, sans que ses habitants ne
puissent en tirer un réel bénéfice. C’est là que, malheureusement, les
maladies, les famines, la désertification, les guerres, les conflits et le
sous-développement sont le plus cruellement ressentis, même si certains pays
ont réussi à obtenir un développement comparable à celui du reste du monde.
Souvent, chez certains, c’est la religion qui est mise en cause. Et c’est
l’Islam qui est montré du doigt, comme religion incompatible avec la
modernité, oubliant que nombre de pays africains sont chrétiens.
Le
problème est souvent lié au manque d’éducation et à la corruption des élites
politiques qui aident au pillage de leur propre pays, alors que la femme
pourrait jouer un rôle positif dans la société et dans son émancipation.
Pour
terminer, je voudrais souligner que l’Islam, par le nombre de ses croyants,
devient chaque jour plus asiatique. L’avenir est dans l’alliance des groupes
humains appartenant à différentes civilisations appelées à établir un pacte
leur fournissant un champ d’action collectif, pour servir des objectifs
nobles et aller au bout des aspirations humaines, en instaurant paix,
stabilité et harmonie. L’Homme de demain est appelé à fonder une nouvelle
civilisation, alliant entre elles toutes les civilisations et toutes les
cultures, en respectant la différence qui relève de l’ordre naturel, et la
richesse qui provient de leur diversité. La réalisation de ce projet civilisationnel exige beaucoup d’efforts et de patience sur le chemin de
l’action commune. Car les puissants de ce monde ne partagent pas cette
vision et l’empêcheront, par tous les moyens, de se réaliser. Mais j’espère
que cela n’entamera en rien la volonté des sages héritiers de la tradition
universelle qui feront tous les efforts nécessaires pour l’humanité
d’aujourd’hui et de demain. Ensemble, l’un avec l’autre, et non point l’un
contre l’autre, ils construiront le monde de demain. De là naîtra un savoir
faire et un savoir être reliant le ciel à la terre, la verticalité à
l’horizontalité, réconciliant l’homme à l’homme et les hommes à leur
environnement. Du moins, je l’espère.
Je
souhaite que ce colloque soit la première pierre posée à la construction de
cet édifice.
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