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Biographie des Saints

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Cheikh Sidi Djalâl-Eddîne Rûmî   (...Suite)

 

Pour d'autres encore, la ed-Dîn que posa Shams fut celle-ci : « Quel est le but des efforts spirituels et des mortifications, de la répétition des prières et de la connaissance ? » Mawlânâ répondit : « Comprendre la tradition et les coutumes de la loi religieuse. » Shams répliqua : « Tout cela est extérieur. » Mawlânâ demanda alors : « Qu'y a-t-il au-delà de cela ? » Shams répondit : « La connaissance consiste à passer de l'inconnu au connu », et récita des vers du Dîwân de Sanâ'î :

Si la connaissance ne t'enlève pas à toi-même,

Mieux vaut l'ignorance qu'une telle connaissance.

Mawlânâ tomba aux pieds de Shams et renonça à son enseignement.

 

Il est difficile de savoir à quoi s'en tenir. Le mieux sans doute est-il de se référer au Walad-Nâma de Sultan Walad, qui déclare simplement que son père cherchait un pîr (maître spirituel), mais ne dit pas comment il le rencontra.

De l'éblouissement de cette rencontre, toute l'œuvre, toute la vie de Rûmî vont se faire l'écho.

« Le chercheur, écrit Sultan Walad en parlant de cette quête du Bien-Aimé divin par son père, le chercheur est celui qui trouve... Car le Bien-Aimé devient l'amoureux. Son guide suprême sur la Voie mystique était Shams de Tabrîz. Dieu consentit que Shams se manifestât particulièrement à lui, et que ce fût pour lui seul... Personne n'aurait été digne d'une telle vision. Après une si longue attente, Mawlânâ vit le visage de Shams ; les secrets devinrent pour lui manifestes comme le jour. Il vit celui qu'on ne peut pas voir ; il entendit ce que personne n'entendit jamais de personne... Il devint amoureux de lui et fut anéanti » (Walad-Namâ, p. 41).

Comparant l'Absolu à un océan sans bords, Réalité dont toute existence individuelle n'est qu'une manifestation éphémère, Rûmî décrit, dans un de ses plus beaux poèmes (Odes mystiques, 649), le ravissement de l'âme qui découvre son identité avec le divin : « Chaque goutte de cette mer revêt une forme apparente, dit-il ailleurs. Sache avec certitude que son nom est Djonayd ou Bayâzîd » (Odes mystiques, 583). En choisissant ces deux noms, qui sont ceux de deux des plus grands mystiques de l'Islam, Rûmî veut montrer que les âmes devenues capables d'être une « image divine » et le miroir de la Vérité suprême peuvent se faire les guides des pèlerins mystiques :

Sans le secours salvifique de mon seigneur Shams-ul-Haqq de Tabrîz,

Nul ne peut contempler la lune ni devenir la mer.

(Odes mystiques, 649)

 

C'est parce que Shams apparut un jour dans la vie de Rûmî comme l'un de ces envoyés divins qui, dit-il, « prennent l'âme au collet » pour la tirer de sa léthargie et la précipiter à la recherche de Dieu, qu'il lui voue cet amour et cette gratitude éperdus.

  Quand le maître spirituel a, de la sorte, éveillé le cœur jusqu'alors endormi,

Dans le cœur passe une image : « Retourne vers ta Source. »

Le cœur s'enfuit de tous côtés loin du monde des couleurs et des parfums,

En criant : « Où donc est la Source ? » et en déchirant ses vêtements, par amour.

(Odes mystiques, 18)

Le nom de Shams signifie « soleil » et Rûmî se plaît à jouer sur ce thème :

Le soleil de la face de Shams-e-Dîn, gloire de Tabrîz, N'a brillé sur rien de périssable sans le rendre éternel.

(Odes mystiques, 861)

A la fois médiateur et personnification même de l'Amour, Shams devait faire découvrir à Rûmî que toute dualité peut être transcendée, puisque l'être « possède une autre dimension » (Odes mystiques, 1038). Dès lors, « ce Shams-od-Dîn éternel et suprême » réside, il le sait, dans le tréfonds de son être :

L'Ami dit : « Je suis ta propre âme et ton propre cœur, Pourquoi es-tu frappé de stupeur ? »

(Odes mystiques, 1022)

N'avait-il pas dit :

Je suis venu te prendre par la main

Pour te priver de ton cœur et de toi-même et te mettre

dans le Cœur et dans l'Âme.

Je suis venu au beau printemps chez toi, ô rosier !

Pour t'enlancer de mes bras et t'étreindre.

Je suis venu pour te conférer, dans cette demeure, la splendeur.

Je t'emporte au haut du firmament, comme la prière des amants.

(Odes mystiques, 322)

Après qu'ils eurent passé seize mois ensemble, Shams décida de partir pour Damas : il était en effet en butte aux attaques des disciples de Rûmî, jaloux de l'ascendant qu'il avait pris sur l'esprit de leur maître. Celui-ci, profondément affligé, envoya son fils Sultan Walad le supplier de revenir à Konya. Shams y consentit, mais les persécutions recommencèrent et, le 3 décembre 1247, Shams disparut, assassiné, dit-on. On affirme même qu'au nombre de ses meurtriers se trouvait l'un des fils de Rûmî, 'Ala-od-Dîn. Mawlânâ, toutefois, ne semble pas avoir été sûr de la mort de son ami - peut-être la lui avait-on cachée. En tout cas, il fit deux voyages à Damas dans l'espoir de le retrouver. Il demeura longtemps inconsolable, et écrivit sur la porte de la cellule de Shams :

J'étais neige, à tes rayons je fondis ; La terre me but ; brouillard d'esprit, Je remonte vers le Soleil.

 C'est à la suite de cette disparition que Rûmî institua le concert spirituel, le samâ' qui représentait pour lui, non pas seulement un office liturgique, mais aussi la manifestation spontanée de l'émotion. Sultan Walad nous le dépeint ainsi :

Jamais il ne cessait un instant d'écouter la musique et de danser ;

Il ne se reposait ni jour, ni nuit.

Il avait été un savant : il devint un poète.

Il avait été un ascète : il devint enivré d'amour,

Non du vin du raisin : l'âme illuminée ne boit que le vin de la Lumière.

 

Il composa aussi, à la mémoire de son maître bien-aimé, le recueil d'odes qui porte son nom : Diwân-e Shams-e Tabrîzî, admirables chants « d'amour et de deuil », œuvre immense tout entière consacrée à cet amour, terrestre en apparence, mais qui est en réalité une hypostase de l'amour divin. On retrouve, tout au long de ces poèmes, une douleur toujours présente et l'écho de la souffrance causée par la première séparation :

 

O Maître, viens ! 0 Maître, viens ! 0 Seigneur, reviens ! Ne me fais pas languir, ne me fais pas languir ! O Maître habile, au beau visage, viens !...

Ô nuit troublée, disparais ! Ô chagrin indicible, éloigne-toi !

O intelligence endormie, anéantis-toi ! O plénitude éveillée, viens !

Ô cœur égaré, viens ! Ô âme blessée, viens !

(Odes mystiques, 36)

O Amour qui dévores le cœur ! Ô Maître, garde-moi ! Tu es comme Noé, mon sauveur, tu es mon âme, tu es le vainqueur et le vaincu,

Tu es le cœur blessé, et moi je suis devant la porte des Secrets.

Tu es la lumière, tu es la joie, tu es la fortune triomphale ;

Tu es l'oiseau du mont Sinaï et moi j'ai été blessé par ton bec.

Tu es la goutte d'eau et tu es l'océan, tu es la grâce et tu es le courroux,

Tu es le sucre et tu es le poison, ne me chagrine pas davantage !

(Odes mystiques, 37)

Cependant, il parvint, nous dit encore son fils et confident, à transcender sa douleur, en intériorisant cet amour personnifié qui représentait à ses yeux le visage de l'Amour divin : « Bien que Mawlânâ n'ait pas apparemment retrouvé Shams de Tabrîz, pourtant il l'a retrouvé en réalité en lui-même, car ils partageaient le même état spiri­tuel (hâl). Il a dit : "Bien que nous soyons loin de lui corporellement - Sans corps et sans âme, tous deux nous sommes une seule lumière - Si tu veux, vois-le, si tu le veux, vois-moi. - Je suis lui, il est moi, ô chercheur ! Pourquoi dis-je moi ou lui, puisque lui-même est moi, et que moi je suis lui ? Oui, tout est lui, moi je suis contenu en lui... Puisque je suis lui, que chercherais-je ? Je suis lui-même, maintenant c'est de moi-même que je parle. Certainement, c'est moi-même que je cherchais" » (Walad-Nâma, p. 60 s.).

Un poème du Diwân consacré à Shams traduit ce sentiment :

Heureux le moment où nous sommes assis dans le palais, toi et moi,

Avec deux formes et deux visages, mais une seule âme, toi et moi.

Les couleurs du bosquet et les voix des oiseaux conféreront l'immortalité

Au moment où nous entrerons dans le jardin, toi et moi !

Les étoiles du ciel viendront nous regarder :

Nous leur montrerons la lune elle-même, toi et moi.

Toi et moi, libérés de nous-mêmes, seront unis dans l'extase,

Joyeux et sans vaines paroles, toi et moi. Les oiseaux du ciel auront le cœur dévoré d'envie Dans ce lieu où nous rirons si gaiement, toi et moi ! Mais la grande merveille, c'est que toi et moi, blottis dans le même nid,

Nous nous trouvions en cet instant l'un en Iraq, et l'autre en Khorassan, toi et moi.

(Ode mystique, trad. inédite.)

 

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