Biographie des Saints

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Cheikh Sidi Djalâl-Eddîne Rûmî

 

Un homme de son temps, et de tous les temps : une présence vivante et fraternelle dans tout le monde de l'Islam, du Caire à Tanger, de Djakarta à Lahore, avec ses huit cents millions de musulmans. Dans l'Inde, en Afghanistan, en Iran, ses poèmes sont psalmodiés par les foules lors des pèlerinages ; dans le plus humble village turc - et encore aujourd'hui, en Bosnie-Herzégovine - sa mémoire est vénérée ; à Istanbul, il existe un cimetière où demandent à voisiner ceux qui furent les « amoureux de Rûmî ». Cent mille disciples au moins avant la Seconde Guerre mondiale : des « monastères » dans tout l'Orient, y compris les Balkans ; des chaires où, durant sept siècles, sa doctrine fut enseignée ; la reconnaissance, par les orientalistes occidentaux, de son œuvre comme celle du plus grand poète mystique de tous les temps et, par les Orientaux, comme ne le cédant qu'au seul Qor'ân ; un voyant, qui écrivait, au temps de Saint Louis, qu'en coupant un atome on y trouverait un système solaire en miniature et qui savait, trois siècles avant Copernic, non seulement que la terre tourne autour du soleil, mais qu'il existe neuf planètes - découverte datant de 1930...

Mais surtout, le porteur d'un message d'une brûlante actualité, parce que fondé sur une expérience vécue, émanant d'un homme qui, s'il devint un saint, n'était pas un clerc : ayant subi toutes les vicissitudes d'une époque tourmentée, ravagée par les guerres et les calamités ; exilé de son pays natal par les invasions mongoles, réfugié en terre étrangère, veuf très jeune, avec des enfants en bas âge ; ayant perdu, sous les coups d'assassins au nombre desquels était son propre fils, le maître spirituel qu'il aimait plus que lui-même, Rûmî témoigne que la vie a un sens, que l'amour et la joie transcendent toute souffrance, et qu'en définitive rien n'est absurde, parce que « l'homme passe infiniment l'homme ».

Parvenu à la réalisation métaphysique qui ne laisse place à aucun doute, Rûmî se veut avant tout un maître d'éveil.

 Il transmet un enseignement fondé sur la connaissance, en utilisant des méthodes ayant fait leurs preuves. Et cet enseignement, il l'incarne dans la plus belle des formes, la beauté étant, elle aussi, médiatrice. Le contenu en est le soufisme, qui constitue, non pas une doctrine, mais une Voie, suivie au sein d'une tarîqa ou confrérie, telle celle qu'il créa, au XIIIe siècle, en Anatolie et qui essaima dans l'immense Empire ottoman. Cet ordre, analogue à un tiers ordre chrétien, a donné au monde musulman plusieurs de ses savants, artistes et poètes ; et, jusqu'à Ataturk, c'est son chef qui, pendant sept siècles, était chargé de conférer l'investiture au sultan.

D'après tous ses biographes, Muhammad Djalâl-ed-Dîn était appelé communément Khodâvendegâr - c'est ainsi que son fils s'adressait à lui - ou Mawlânâ Khodâvendegâr, c'est-à-dire « Notre Maître ». Son père, frappé de sa sainteté précoce, lui aurait donné ce surnom quand il n'était qu'un enfant. On le désigne ainsi (avec la prononciation turque « Mevlânâ ») dans toute la Turquie. On ajoute souvent « de Rûm » - d'Anatolie - car c'est là qu'il passa la plus grande partie de sa vie. Et, finalement, tout le monde de l'Islam le connaît sous le nom de Rûmî.

L'époque où il naquit est celle de grands troubles dans le monde entier. « Ce siècle est celui des duels grandioses : lutte entre le sacerdoce et l'Empire, lutte entre l'Orient et l'Occident, lutte, éternelle celle-ci, entre Iran et Touran. En 1190, Frédéric Barberousse meurt à la croisade ; peu après, l'Europe tout entière prend parti ou pour le pape ou pour l'empereur... En Orient, la domination chrétienne s'est déplacée : à la fin du XIIIe siècle, Saladin a peu à peu rejeté vers la côte les Francs réduits, après la perte d'Edesse, au royaume de Jérusalem, au comté de Tripoli et à la principauté d'Antioche... Au même moment, la Perse (patrie de Djalâl-ed-Dîn) subit une fois de plus l'outrage de l'invasion. Les conquérants cette fois ne viennent plus d'Arabie, comme au VIIIe siècle, mais de l'Orient lointain. L'empire de Khwarazm (son pays natal) cède à son tour. L'Iran s'enroule dans la tourmente sans nom qui, l'Asie orientale submergée, supprime le califat de Bagdad et déferle sur l'Europe centrale. Époque de chaos et d'incertitude » (Henri Massé, Essai sur le poète Saadi).

Il est très difficile de faire la part de l'histoire et de la légende dans la biographie de Mawlânâ Djalâl-ed-Dîn. Les indications que nous donnons ci-après sont tirées des sources contemporaines ou postérieures de peu à la mort du maître. Il vit le jour, sans doute le 30 septembre 1207, à Balkh, ville célèbre par sa beauté, en Khorassan. Dans cette province, berceau de la civilisation persane, d'où des hommes tels que Ferdowsî, Avicenne, Al-Ghazâlî étaient originaires, la famille de Djalâl-ed-Dîn jouissait d'une grande notoriété. Son père, maître soufi et théologien éminent, était aussi un prédicateur éloquent, entouré de nombreux disciples. Connu sous le nom de Bahâ-ed-Dîn Walad, et surnommé le « Sultan des savants », il était né vers 1148 et mourut en 1231, à Konya.

Par crainte de l'invasion mongole menaçante, il dut quitter précipitamment Balkh avec sa famille, en 1219. Un an après, la ville natale de Rûmî fut en effet détruite. Bahâ-ed-Dîn Walad conduisit d'abord sa famille à La Mecque pour y accomplir le pèlerinage. A Nishâpûr, ils rencontrèrent le grand poète mystique Farîd-ed-Dîn ' Attâr ; celui-ci offrit au jeune Djalâl-ed-Dîn son Livre des Secrets et lui prédit, à ce qu'on rapporte, que bien­tôt il mettrait le feu dans le cœur de tous les amants mystiques. Djalâl-ed-Dîn conserva toujours une grande admiration pour 'Attâr : « Il a, disait-il, parcouru les sept cités de l'Amour, tandis que j'en suis toujours au tournant d'une ruelle. »

Au retour de La Mecque, ils se fixèrent à Arzanjân, petite ville d'Arménie, que possédait la dynastie des Al-e-Menkujak. En 625 de l'Hégire, Arzanjân fut conquise par 'Alâ-ed-Dîn Kaykobâd Seldjukide, qui devait plus tard inviter la famille de Djalâl-ed-Dîn à Konya. Mais aupara­vant, ils demeurèrent à Lâranda, l'actuelle ville de Kara-man. Aflâkî, l'hagiographe de la confrérie, raconte ainsi ces événements :

« De relais en relais, Bahâ-ed-Dîn Walad parvint à Larenda, qui est une dépendance de Konya. Là, il y avait un des lieutenants de l'islamisme, 'Alâ-ed-Dîn Kayko­bâd, nommé Émir Mousa, qui était le préfet et le gouverneur de cette province. C'était un Turc, au cœur simple, brave et sincère. Il apprit qu'un tel personnage arrivait du Khorassan ; suivi de la totalité des citadins et des soldats, il se porta à pied à sa rencontre. Lorsqu'ils se trouvèrent en sa présence, ils devinrent tous ses disciples. Malgré son invitation à descendre dans son palais, le saint n'accepta pas l'offre du gouverneur, et demanda qu'on lui indiquât un collège. Emir Mousa ordonna de construire pour lui, au milieu de la ville, un collège où l'on dit que le saint résida pendant près de sept ans. Lorsque Djalâl-ed-Dîn eut atteint l'âge de puberté, on lui fit épouser la fille du Hodja Cherif-ed-Dîn Lala de Samarkand. Ce dernier était un homme respectable, de noble origine ; il avait une fille extrêmement belle et gracieuse, sans pareille en beauté et en perfection ; on l'appelait Gauher-Khâtoun.

« On fit des noces magnifiques. C'était en 623 (1226) ; Sultân-Walad et 'Alâ-ed-Dîn Tchelebi naquirent de ce mariage. »

Après un long séjour dans cette ville, poursuit le narrateur, le sultan invita Bahâ-ed-Dîn Walad à Konya. « Il vint à sa rencontre avec une nombreuse suite, descendit de cheval et baisa le genou du sheikh. Tant que ce dernier vécut, le sultan le combla d'honneur et de marques de respect. Lors de sa dernière maladie, le sultan lui rendit visite et pleura beaucoup. Bahâ-ed-Dîn Walad lui annonça qu'il le rejoindrait bientôt. Et il le suivit en effet dans la tombe peu d'années après. »

Bahâ-ed-Dîn Walad retrouva donc à Konya son rôle de prédicateur et de professeur. Lorsqu'il mourut, Djalâl-ed-Dîn, alors âgé de vingt-quatre ans, le remplaça. Un an plus tard, arriva auprès de lui un ancien disciple de son père, Burhân-ed-Dîn Muhaqqîq Tirmidhî, venu rencontrer son maître d'autrefois. Ne l'ayant pas retrouvé vivant, il resta auprès de Djalâl-ed-Dîn et devint le maître spirituel de celui-ci pendant neuf années. Il envoya le jeune homme étudier à Alep, qui était un centre culturel florissant. Ensuite, Djalâl-ed-Dîn se rendit à Damas où il demeura plusieurs années. L'un des plus grands penseurs mystiques de l'Islam, Muhyî-ed-Dîn Ibn-ul-'Arabî, y passait les derniers jours de sa vie. Rûmî l'avait déjà rencontré, lorsqu'il était arrivé à Damas, tout enfant, avec son père. On raconte que, voyant le petit Djalâl-ed-Dîn marcher derrière Bahâ-ed-Dîn, Ibn-ul-'Arabî se serait écrié : « Louanges à Dieu ! Un océan marche derrière un lac ! »

Après une absence de sept années, Rûmî revint à Konya et s'installa dans son collège ; de 1240 à 1244, il y enseigna la jurisprudence et la loi canonique et s'occupa de direction spirituelle. Sa carrière de professeur semblait toute tracée quand un événement vint bouleverser sa vie et faire de lui un mystique embrasé d'amour divin. Lui-même décrit ainsi ce qui lui advint : « J'étais cru, puis j'ai été cuit, et je suis consumé. » C'est bien un langage de feu qu'il tiendra désormais, lui qui disait : « Ce que je veux, c'est une brûlure du cœur - c'est cette brûlure qui est tout, plus précieuse que l'empire du monde, car elle appelle Dieu secrètement dans la nuit » (Mathnawî, III, 203).

 

La rencontre de Shams

Cet événement, c'est la rencontre d'un étrange derviche errant, Shams de Tabrîz. Alors âgé d'une soixantaine d'années, celui-ci avait passé sa vie en constantes pérégrinations, priant Dieu de lui faire connaître un de Ses saints et offrant en échange sa propre vie. Il aurait alors reçu la révélation de se rendre en Asie Mineure.

Arrivé à Konya le 29 novembre 1244, il descendit dans le caravansérail des marchands de sucre où il s'enferma dans une chambre misérable, se livrant aux mortifications. Les circonstances entourant sa première entrevue avec Djalâl-ed-Dîn ont été dépeintes de diverses façons par les historiographes. Selon l'un d'eux, Rûmî sortait un jour de son collège des Cotonniers et se dirigeait, à dos de mulet, vers le bazar. Ses étudiants le suivaient à pied. Soudain, Shams courut à sa rencontre, saisit la bride du mulet et lui demanda : « Qui était le plus grand, Bâyazîd ou Muhammad ? » Mawlânâ répondit que c'était là une étrange question, étant donné que Muhammad était le Sceau des prophètes. « Que veut dire, en ce cas, répliqua Shams, ce que le Prophète a dit à Dieu: "Je ne T'ai pas connu comme il fallait Te connaître", alors que Bâyazîd a dit : "Gloire à moi ! Que ma dignité est haute !" » Mawlânâ s'évanouit. Quand il revint à lui, il prit Shams par la main et le conduisit à pied à son collège où il s'enferma avec lui dans une cellule pendant quarante jours.

Cependant, Muyî-ed-Dînh 'Abd-al-Qâdir (696-775 de l'Hégire), qui fut le contemporain, au début de sa vie, du fils de Rûmî, Sultan Walad, raconte ainsi cette rencontre dans son ouvrage intitulé Al-Kawâkib-ul-Mudî'ah : « Un jour, Mawlânâ était assis chez lui, entouré d'élèves et de livres. Shams-ed-Dîn entra, le salua et, désignant les livres, demanda : "Qu'est-ce que cela ?" Mawlânâ répon­dit : "Tu ne le sais pas." A peine avait-il prononcé ces mots que le feu tomba sur les livres qui s'embrasèrent. Mawlânâ demanda : "Qu'est-ce que cela ?" Shams répondit : 'Tu ne le sais pas", et partit. Mawlânâ quitta alors sa famille et se mit en route à la recherche de Shams. »

Il existe d'autres versions de cette rencontre. Ainsi, selon Djâmî, lorsque Shams arriva à Konya, Rûmî était assis au bord d'un bassin, et il avait posé quelques livres près de lui. Shams demanda : « Qu'est-ce que cela ? » Mawlânâ répondit : « Ce sont des paroles. Qu'as-tu à faire de ces choses ? » Shams jeta tous les livres dans l'eau. Mawlânâ s'écria : « Qu'as-tu fait ? Dans certains de ces manuscrits se trouvaient des écrits importants de mon père, et on ne les trouve nulle part ailleurs. » Shams plongea la main dans l'eau et en retira les livres, un par un, sans qu'ils fussent mouillés. Mawlânâ demanda : « Quel est ce secret ? » Shams répondit : « Cela s'appelle dhawq (désir de Dieu) et hâl (état spirituel). Qu'as-tu à faire de ces choses ? » Et ils partirent ensemble.

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