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Râbïâ al-'Adawiya est née à
Basra au 8e siècle (2e siècle de l'hégire).
La nuit où Râbi'â vint sur terre, il n'y avait rien dans la maison de son
père, qui était très pauvre : pas même une goutte d'huile ni un morceau de
tissu pour l'envelopper. Râbi'â était sa quatrième fille, c'est pourquoi lui
fut donné ce nom (« la quatrième »). « Va demander à notre voisin un peu
d'huile, que j'allume la lampe », dit sa femme. Or, le père avait fait vœu
de ne jamais rien demander à personne. Il s'en alla donc, et se contenta de
poser la main sur la porte du voisin, puis il revint,
« Ils n'ouvrent pas la porte
», dit-il. La pauvre femme pleura amèrement. Plein d'angoisse, le père
s'endormit, et vit en songe le Prophète.
«
Ne t'afflige pas, lui dit le Prophète, cette petite fille qui vient de
naître est une reine d'entre les femmes, qui priera pour soixante-dix mille
membres de ma communauté. Va demain chez Isa-e Zadan, le gouverneur de
Basra. Écris sur un bout de papier ce qui suit : « Chaque nuit, tu
m'adresses cent bénédictions, et chaque nuit de Vendredi, quatre cents. Hier
soir, était Vendredi, et tu m'as oublié. En expiation, remets à cet homme
quatre cents dinars légitimement acquis. »
Se réveillant, le père de Râbi'â fondit en larmes, écrivit ce que le
Prophète lui avait dicté, et envoya le message au gouverneur par l'entremise
d'un chambellan.
«
Donnez aux pauvres deux mille dinars en remerciement de ce que le maître se
soit souvenu de moi », ordonna le gouverneur lorsqu'il prit connaissance de
la missive, «
Donnez aussi quatre cents dinars au sheikh, et dites-lui : «
Je souhaiterais que tu
viennes afin que je puisse te voir. Mais je ne trouve pas convenable qu'un
homme comme toi se dérange pour venir chez moi. Je préférerais frotter ma
barbe sur ton seuil. Toutefois, je t'en adjure par Dieu, si tu as besoin de
quoi que ce soit, fais-le moi savoir. » Le père de Râbi'â prit l'or et
acheta tout ce qui lui était nécessaire.
Quand Râbi'â fut un peu plus âgée, son père et sa mère moururent; une famine
sévit à Basra, et ses sœurs furent dispersées. Râbi'â s'aventura dehors, et
un mauvais homme s'empara d'elle et la vendit pour six dirhams. Son maître
la fit travailler durement. Un jour, elle marchait sur la route quand un
étranger s'approcha. Râbi'â s'enfuit. En courant, elle tomba de tout son
long et se démit la main.
«
Seigneur Dieu,
s'écria-t-elle en se prosternant face contre terre, je suis étrangère,
orpheline de père et de mère, prisonnière impuissante, la main brisée.
Cependant, je ne m'afflige pas. Tout ce que je désire, c'est Ton bon
plaisir, savoir si Tu es ou non satisfait de moi. » «
Ne pleure pas, lui dit une
voix. Demain, tu auras un «
degré » tel que les chérubins du ciel t'envieront. »
Râbi'â retourna donc chez son maître. Le jour, elle jeûnait et servait Dieu,
et la nuit elle se tenait debout en prière jusqu'au jour. Une nuit, son
maître se réveilla de son sommeil, et, regardant par la fenêtre de sa
chambre, aperçut Râbi'â qui se prosternait en disant : «
O Seigneur, Tu sais que le
désir de mon cœur est de me conformer à Tes ordres et que la lumière de mes
yeux est de Te servir. Si la chose ne dépendait que de moi, je ne cesserais
pas une seule heure de Te servir; mais c'est Toi-même qui m'as soumise à une
créature. » Ainsi priait-elle. Son maître vit une lanterne suspendue sans
aucune chaîne au-dessus de la tête de Râbi'â; sa lumière illuminait toute la
maison. Voyant cela, il s'effraya, et réfléchit jusqu'à l'aube. Au lever du
jour, il appela Râbi'â, lui témoigna de la bienveillance et la libéra. «
Permets-moi de partir », lui dit-elle. Il accepta. Et elle alla dans le
désert. De là, elle se rendit à un ermitage où elle servit Dieu quelque
temps. Puis elle résolut d'accomplir le pèlerinage, et se dirigea vers le
désert, attachant le paquet de ses affaires sur un âne. En plein désert,
l'âne mourut.
« Laisse-nous porter ton fardeau », lui dirent les hommes de la caravane. «
Continuez votre chemin, dit-elle. Je ne suis pas venue en mettant ma
confiance en vous. » Les hommes partirent donc, et Râbi'â resta seule, «
O
mon Dieu, s'écria-t-elle, les rois traitent-ils ainsi une femme qui est
étrangère et impuissante ? Tu m'as invitée dans Ta maison, puis au milieu du
chemin Tu as permis que meure mon âne, me laissant seule dans le désert. »
A
peine avait-elle fini sa prière, que l'âne bougea et se releva. Râbi'â plaça
son ballot sur son dos et poursuivit son chemin. (Le narrateur de cette
histoire raconte que quelque temps après il vit ce petit âne que l'on
vendait au marché.)
Elle voyagea quelque temps dans le désert puis elle s'arrêta, «
O Dieu, cria-t-elle, mon
cœur est las. Où est-ce que je vais ? Je suis une motte d'argile, et Ta
maison est une pierre! J'ai besoin de Toi ici. » Dieu parla directement en
son cœur, «
Râbi'â, n'as-tu pas vu comment Moïse a prié pour Me voir ? J'ai envoyé
quelques miettes de révélation sur la montagne, et la montagne s'est
effondrée1. Satisfais-toi ici de Mon nom! »
Un jour de printemps, elle alla dans sa chambre et baissa la tête en
méditation. Sa servante lui dit : «
O maîtresse, viens voir
dehors les merveilleuses œuvres de Dieu. » «
Non, répondit-elle; entre,
toi, afin de pouvoir contempler leur Créateur. La contemplation du Créateur
m'empêche de contempler ce qu'il a créé. »
On rapporte qu'une fois elle jeûna sept jours et sept nuits,
sans jamais dormir, mais en
passant chaque nuit en prière. Elle était près de mourir de faim, quand
quelqu'un vint apporter un bol de nourriture. Elle alla chercher une lampe,
mais en revenant s'aperçut que le chat avait renversé le bol.
«
Je vais aller chercher une
cruche d'eau pour rompre mon jeûne », se dit-elle. Pendant qu'elle cherchait
la cruche, la lampe s'éteignit. Elle essaya de boire dans l'obscurité, mais
la cruche lui échappa des mains et se brisa en morceaux. Elle se mit
à
gémir et
à
soupirer :
«
O mon Dieu! que me fais-Tu,
moi qui suis une misérable ? » Elle entendit alors une voix disant :
«
En vérité, si tu le
souhaites, Je t'octroierai la richesse du monde entier, mais Je retirerai
ton amour pour Moi de ton cœur, car l'amour céleste et la richesse
terrestre ne peuvent cohabiter dans un cœur. O Râbi'â, tu as un désir et
J'ai un désir. Moi et ton désir ne peuvent demeurer ensemble dans un seul
cœur. » Râbî'â dit :
«
Quand j'entendis cet avertissement, je détachai mon cœur de tout espoir
terrestre. Pendant trente années, j'ai prié comme si chaque prière que
j'accomplissais était la dernière de toutes, et je suis devenue si éloignée
de l'humanité que, de peur que quelqu'un puisse distraire mon esprit de
Dieu, je m'écrie à l'aube :
«
O
Dieu! Rends-moi occupée avec Toi, afin qu'ils ne me rendent pas occupée avec
eux. »
Un jour, Hassan de Basra, Mâlik ibn Dînâr et Shakîk de Balkh vinrent rendre
visite
à
Râbi'â qui était malade. Hassan dit : «
Personne n'est sincère dans
sa prétention d'aimer Dieu s'il ne supporte avec patience les coups de son
Seigneur. » Râbî'â dit : «
Ceci a un relent d'égoïsme. » Shakîk dit
à
son tour : «
Nul n'est sincère dans sa
prétention
à
moins de rendre grâces pour les coups de son Seigneur. » Râbi'â dit : «
Ceci peut être amélioré. »
Mâlik ibn Dînâr dit : «
Nul n'est sincère dans sa prétention s'il ne se réjouit des coups de son
Seigneur. » Râbi'â dit : «
Ceci doit encore être amélioré. » Ils lui dirent : «
Parle donc toi. » Elle dit
: «
Personne n'est sincère dans sa prétention
à
moins d'oublier les coups
en contemplant son Seigneur. »
'Abdu'l-Wahid
ibn 'Amir raconte que lui et Sufyân Thawrî allèrent prendre des nouvelles de
Râbi'â durant sa maladie, «
Elle m'inspira une telle vénération, dit-il, que je
n'osai prendre la parole, aussi suppliai-je
Sufyân de commencer. Sufyân dit à Râbi'â : « Si tu Lui adressais une prière,
Il soulagerait ta souffrance. » Râbi'â tourna vers lui son visage et dit : «
O Sufyân, ne sais-tu pas qui a voulu pour moi cette souffrance ? N'est-ce
pas Dieu qui l'a voulu ? » Sufyân répondit : « Oui. » « Alors, dit-elle,
sachant cela, m'ordonnes-tu de Lui demander quelque chose de contraire à Sa
volonté ? Il n'est pas bien de s'opposer à ce que veut son bien-aimé. »
Sufyân dit : « Que désires-tu donc, ô Râbi'â ? » Elle répliqua : a Toi qui
es de ceux qui sont instruits, pourquoi me poser une telle question ? Par la
gloire de Dieu, depuis douze ans je désire manger des dattes fraîches et je
n'y ai jamais goûté, bien que, comme tu le sais, les dattes sont bon marché
à Basra. Je suis une servante, et que peut faire une servante du désir? Si
je veux et que mon Seigneur ne veuille pas, c'est de l'infidélité. Tu dois
vouloir ce qu'il veut, afin de devenir son serviteur véritable. Si Lui-même
te donne quelque chose, c'est une autre histoire. »
Râbi'â disait : « Celui qui adore son Seigneur par crainte, ou
dans l'espoir d'une récompense, est un mauvais serviteur. »
« Pourquoi
donc, lui demanda-t-on, L'adores-tu ? N'as-tu pas l'espoir du paradis ? »
Elle répondit : « N'est-ce pas suffisant que nous soyons autorisés à
L'adorer? Ne devrions-nous pas Lui obéir, même s'il n'y avait ni paradis ni
enfer ? N'est-Il pas digne de notre pure dévotion ? » Et elle avait coutume
de dire : « O mon Dieu! Si je T'adore par crainte de l'enfer, brûle-moi dans
l'enfer; et si je T'adore dans l'espoir du paradis, exclus-moi du paradis;
mais si je T'adore pour Toi Seul, ne me cache pas Ta beauté impérissable! »
Un homme dit à Râbi'â : « J'ai commis de nombreux péchés; si je me repens,
Dieu Se tournera-t-il vers moi ? » Elle répondit : « Non; mais s'il se
tourne vers toi, tu te repentiras 2. »
Lire une autre biographie
de
Sayida
Lalla Rabi'a al-'Adawiyya
(in la revue Les Amis de
l'Islam N° 9 - 1984)
1.Qor'an,
VII, 143.
2. Traduction anglaise de R.A. Nicholson, Translation of
Eastern Poetry and Prose, Cambridge, 1922, University Press éd., p.
134-136.
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