Biographie des Saints

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Cheikh Sidi Muhyddîn Ibn al-'Arabî

 

Muhammad b. 'Alî b. Muhammad Ibn al-'Arabî at-Tâ'î al-Hâtimî naquit le vingt-septième jour du mois de Ramadan 560 H, soit le 7 août 1165, à Murcie dans le sud-est de l'Es­pagne. A cette époque, Murcie était gouvernée par un brillant émir de descendance chrétienne, Muhammad b. Sa'îd b. Marda-nîsh, qui résista mais fut finalement vaincu par les conquérants Almohades.

Ibn 'Arabî était issu d'une illustre famille arabe et son père, 'Alî Ibn al-'Arabî, était sans aucun doute un homme considéré et influent; le célèbre philosophe Ibn Rushd (Averroès) était au nombre de ses amis. Il fut peut-être le vizir d'Ibn Mardanîsh, mais cela reste incertain. Sa famille, en plus de ses excellents liens sociaux et culturels, était marquée par de fortes inclinations religieuses. A son oncle paternel qui vint à la Voie soufie, Ibn 'Arabî consacre l’un des portraits traduits plus loin. Dans les Futûhât, il cite deux de ses oncles maternels qui étaient Soufis, Abu Muslim al-Khawlânî et Yahyâ b. Yughân. Du premier, Ibn 'Arabî rapporte qu'il se fustigeait les jambes lorsqu'elles étaient fatiguées de se tenir en prière, et qu'il disait : « Si les Compagnons de Muhammad pensent qu'ils peuvent l'avoir pour eux seuls, par Allah, nous les presserons en foule au point de les resserrer sur lui, jusqu'à ce qu'ils se rendent compte qu'ils ont laissé derrière eux des Hommes (rijâl) dignes de ce nom. »

 Son autre oncle avait gouverné la ville de Tlemcen avant de rencontrer un saint homme nommé Abu 'Abdallah at-Tûnisî : «  Le roi (Ibn Yughân), richement paré, questionna le shaykh : " M'est-il permis, selon la Loi, de prier dans les beaux vêtements dont je suis vêtu ? » Ce à quoi le shaykh rit et dit : " Je ris de l'infirmité de ton entendement, de ton ignorance de toi-même et de ta condition spirituelle. A mes yeux tu es comme un chien qui flaire le sang d'une carcasse et la mange dans toute son immondice, mais qui lève la patte quand il urine, de peur de souiller son corps. Tu es complètement à côté de la Loi et tu m'interroges sur tes vêtements, alors que les souffrances des hommes sont sur ta tête. " En entendant cela, le roi se mit à pleurer, descendit de son cheval, renonça à son rang et devint le disciple du shaykh. »

Après la chute d'Ibn Mardanish et l'occupation de Murcie par les Almohades, la famille d'Ibn 'Arabî alla vivre à Séville, où la magnanimité du souverain almohade, Abu Ya'qûb Yûsuf, leur assura un rang sous le nouveau régime; en effet, 'Alî Ibn al-'Arabî semble avoir été au service du gouvernement. Ibn 'Arabî avait huit ans lorsque tous ces changements eurent lieu. Ce fut à Séville qu'il reçut son éducation traditionnelle. Il étudia le Coran, son exégèse, les Traditions du Prophète, la Loi (sharî'ah), la grammaire arabe et la dissertation auprès des maîtres contemporains du savoir traditionnel. Plusieurs d'entre eux l'autorisèrent à enseigner leurs œuvres. Ibn 'Arabî intégra à une liste de ses propres ouvrages un résumé des œuvres qu'il avait étudiées en mentionnant les maîtres qui les lui avaient enseignées. Il semble s'être montré très studieux et plein de promesses puisqu'il fut ensuite employé comme secrétaire par le gouverneur de Séville. A peu près à la même époque, il épousa une jeune fille nommée Maryam, fille de Muhammad b. 'Abdûn, homme très estimé et influent.

Non seulement sa femme était issue d'une très bonne famille, mais elle partageait aussi avec Ibn 'Arabî son aspiration à suivre la Voie : « Ma sainte femme Maryam bint Muhammad b. 'Abdûn dit : " J'ai vu dans mon sommeil quelqu'un que je n'ai jamais vu en chair et en os, mais qui m'apparaît dans mes moments d'extase. Il me demanda si j'aspirais à la Voie, ce à quoi je répondis que oui, mais que je ne savais pas par quels moyens y parvenir. Il me dit alors que j'y arriverai par cinq moyens : la confiance, la conviction, la patience, la résolution et la véracité. " Elle me soumit alors sa vision, et je lui répondis que c'était là, en vérité, la méthode des Initiés (...). Quant à moi, je n'ai jamais vu une personne possédant ce degré particulier de réalisation (maqâm adh-dhawq). Cependant ma femme, Maryam bint Muhammad b. 'Abdûn, m'a dit une fois avoir vu un tel homme et m'a décrit son état, sachant qu'il était parmi les gens de cette saisie (shuhûd). Malgré cela, elle mentionna certains de ses états qui indiquaient chez lui un manque de force. » 

Bien qu'Ibn 'Arabî nous dise avoir été initié à la Voie soufie en 580/1184, alors qu'il avait vingt ans, il est évident qu'il passa une grande partie de sa prime jeunesse en compagnie des Soufis et qu'il aspira, et parvint effectivement très tôt, à une connaissance de nature spirituelle. Peut-être la preuve la plus spectaculaire d'une réalisation si précoce est-elle contenue dans son propre récit d'une rencontre que son père arrangea avec le célèbre philosophe Ibn Rushd (Averroès) déjà fort avancé en âge : « Je passai une journée à Cordoue chez le qâdî de cette ville, Abu al-Walîd Ibn Rushd. Il avait exprimé le désir de me rencontrer en personne, car on lui avait parlé de certaines révélations que j'avais reçues lorsque j'étais en retraite spirituelle, et avait manifesté un étonnement considérable à ce propos. C'est pourquoi mon père, qui était un de ses amis, m'amena avec lui, pour un besoin qu'il avait prétexté, de façon à permettre à Ibn Rushd de faire ma connaissance. J'étais à l'époque un jeune homme imberbe. Lorsque j'entrai chez lui, le philosophe se leva pour m'accueillir avec tous les signes d'amitié et d'affection, et m'embrassa. Puis il me dit : " Oui " et je répondis " Oui ". Il manifesta sa joie en voyant que je l'avais compris. D'un autre côté, connaissant le motif de sa joie, je dis : " Non ". Sur ce, Ibn Rushd se contracta, blêmit, et sembla douter de lui. Il me posa alors la question suivante : " Quelle réponse avez-vous trouvée à la question du dévoilement (al-kashf) et de la grâce divine (al-fayd al-ilâhî) ? Coïncide-t-elle avec la réponse fournie par la pensée spéculative (an-nazhar) ? " Je répondis : " Oui non ". — Et entre le oui et le non les esprits prennent leur envol au-delà de la matière et les nuques se détachent des corps. — En entendant cela, Ibn Rushd devint très pâle et je le vis trembler tandis qu'il murmurait : " Il n'y a de force et de puissance que par Allah. " Car il avait compris mon allusion. »

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