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Déchiffrons ces apparences. La période damascaine
s'inscrit entre deux événements qui en livrent la clef. Le premier est
relaté dans la
Tuhfat al-zair,
la biographie de l'émir
rédigée par son fils Muhammad. Abd el-Kader a quitté Brousse le 5 du
mois de rabi' al-thànï 1272 de l'hégire (1855 de l'ère chrétienne),
accompagné d'une centaine de personnes. Lorsqu'il arrive à proximité de
Damas, un long cortège de dignitaires est venu à sa rencontre. Mais sa
première visite n'est pas pour les notables. Suivi de cette escorte
officielle quelque peu déconcertée, il se rend d'abord sur la tombe
d'Ibn 'Arabî, "le plus grand des maîtres spirituels"
(al-shaykh al-akbar),
qui, né en Andalousie,
a terminé sa vie à Damas six siècles plus tôt. La maison où il
s'installe ensuite, et que met à sa disposition le gouverneur izzet
Pâshâ, est celle même où Ibn 'Arabî est mort en 638/1240.
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Vingt-sept ans plus tard, Abd el-Kader, âgé de
soixante-seize ans, meurt à son tour dans la nuit du 18 au 19 rajab
1300 (25-26 mai 1883). Son corps est porté à la mosquée des
Omeyyades, où la prière des morts est dirigée par le shaykh Muhammad
al-Khànî, puis conduit jusqu'à la tombe d'Ibn 'Arabï, auprès duquel
il est inhumé.
C'est donc sous la bénédiction du
Doctor maximus
de la gnose
islamique que se place cette phase finale de la vie de l'émir qui
s'ouvre et se clôt auprès de son tombeau. Cet attachement n'est pas
soudain. Entre celui qui, pour ses disciples, est le "Sceau de la
sainteté muhammadienne" et Abd el-Kader, le lien est profond, et il
est ancien.
Ibn 'Arabï est déjà
cité dans un ouvrage de circonstance qu’Abd el-Kader a rédigé vers
1850 au cours de sa captivité à Amboise pour défendre l'Islam et les
musulmans contre les critiques d'un prêtre catholique. Ce seul fait
mériterait d'être relevé : accusé des plus noires hérésies par les
porte-parole d'un exotérisme militant, Ibn 'Arabï n'est lu que dans
des cercles assez restreints. Auteur suspect, c'est de plus un
auteur abondant — il a composé plusieurs centaines de traités — et
son œuvre majeure, les
Futùhât Makkiyya,
compterait,
traduite en français, quinze mille pages au bas mot. C'est en outre
un auteur difficile : sur quelques vers ou quelques lignes de lui,
des volumes de commentaires ont été écrits. |
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Or, en 1850, à Amboise, Abd el-Kader est
dépourvu de bibliothèque. Les précieux manuscrits qu'il avait amassés
ont été dispersés ou détruits par une soldatesque imbécile lors de la
prise de la
Smala,
sa capitale itinérante.
Les quelques titres arabes qu'il détient dans sa prison sont, outre le
Sahih
de Bukhârî, recueil de
traditions prophétiques, des ouvrages assez élémentaires. L'étude d'Ibn
'Arabï remonte donc à sa jeunesse. Pour un homme qui, depuis l'âge de
vingt-quatre ans, a mené une vie de combats et d'errances, l'émir fait
d'ailleurs montre, dans cet opuscule, d'une culture qui n'est pas banale
: il y cite également Avicenne, Ibn Tufayl, Ibn Khaldûn et bien
d'autres.
Mais la relation qui unit Abd el-Kader au Shaykh al
akbar n'est pas purement livresque et, pour en comprendre la nature et
en mesurer l'importance, il faut remonter plus loin encore. Les maîtres
islamiques
(mashâykh,
sing.
shaykh)
sont nécessairement
rattachés à des lignées initiatiques par lesquelles se transmet la
baraka,
l'influence
spirituelle. Cette transmission, qui présente quelque analogie avec la
succession apostolique telle qu'elle est connue chez les chrétiens
romains et orthodoxes, s'opère de diverses manières, l'une de ses
modalités étant l'investiture de la
khirqa,
du "manteau" ou du
"froc". Bien qu'au départ toutes les lignées initiatiques soient
confondues dans la personne du Prophète, qui est leur commune origine,
elles se diversifient au cours des âges en d'innombrables branches dont
chacune porte l'empreinte d'un maître éminent qui en devient l'éponyme.
C'est ainsi qu'avec Ibn 'Arabi apparaît une
khirqa akbariyya
(ce dernier mot étant
formé à partir de son surnom de
Shaykh al-akbar)
qui sera dés lors
transmise sans interruption de maître à disciple. A la différence
d'autres lignées, cependant, celle-ci sera, sinon clandestine, comme on
l'a parfois soutenu à tort, du moins fort discrète, et ne se constituera
pas en "ordre"
(tariqa,
pl.
turuq).
Or, des documents
inédits jusqu'à ce jour permettent d'établir qu'Abd el-Kader avait reçu
l'investiture de la
khirqa akbariyya,
et qu'il s'agissait
même là d'une tradition familiale. C'est en effet par son père, Sidï
Muhyî l-dïn, que l'émir avait été rattaché à la "chaîne"
(silsila)
akbarienne ; et Muhyî
l-dîn, à son tour, tenait sa propre initiation du grand-père de l'émir,
Sidî Mustafà, lequel avait été investi de la
khirqa akbariyya
en Egypte par un
personnage fameux, le sayyid Murtadâ al-Zabîdï (ob. 1205/1791).
La généalogie charnelle et la généalogie initiatique
se trouvent donc coïncider, et l'éclosion à Damas, en la personne de
l'émir, d'un commentateur inspiré des
Futûhât
cesse d'apparaître
comme un phénomène de génération spontanée16bis. On peut, au
passage, méditer sur les étranges détours par lesquels, de Murcie où
naquit Ibn ' Arabï. en passant par Damas où il mourut, puis par l'Inde
où naquit le sayyid Murtadâ, son héritage spirituel chemine jusqu'à
l'occident de l'Islam, en Algérie, pour revenir enfin à Damas d'où
rayonnera dés lors un mouvement de renouveau akbarien dont les effets
sont aujourd'hui encore manifestes.
Aucune indication n'autorise à dater avec précision
le rattachement d'Abd el-Kader à la
silsila akbariyya.
Sîdî Muhyî l-dîn étant
mort en 1833, nous disposons en tout cas d'un
terminus ad quem
: l'émir avait au plus
vingt-six ans lorsqu'il a reçu cette investiture. Nous hasarderons même
l'hypothèse que l'événement s'est situé un peu plus tôt, au cours d'une
des étapes les plus décisives de la vie d'Abd el-Kader : son premier
voyage en Orient, vers sa vingtième année, lorsqu'il accompagne son père
au pèlerinage et, avec lui, séjourne notamment à Damas où il devient le
disciple d'un très grand maître, le shaykh Khàlid al-Naqshbandï.
Très tôt, en tout cas, le germe akbarien est déposé,
et il l'est dans un terrain privilégié : descendant du Prophète, issu
d'une lignée de soufis — son père a composé un traité de direction à
l'usage des novices, le
Kitâb
irshàd al-murïdïn
—, manifestant dés sa
jeunesse le goût de l'oraison, Abd el-Kader semble voué à ce destin de
maître spirituel qui sera le sien à Damas, lorsque le décret divin
l'aura déchargé d'autres devoirs. De ce point de départ à ce point
d'arrivée, le trajet normal, s'il n'a rien de commun, reste prévisible :
c'est le
sulûk,
la voie qui, pas à pas,
conduit le disciple à Dieu sous la direction d'un
shaykh
jusqu'au jour où,
maître à son tour, il guide la génération suivante.
Mais l'itinéraire d'Abd el-Kader ne sera pas ce
parcours ordonné. De nombreux passages du
Kitâb
al-Mawâqif
— l'ouvrage d'où sont
extraits les textes dont nous présentons ici la traduction — nous
apportent des éléments à partir desquels on peut reconstituer les
grandes lignes de l'autobiographie spirituelle de l'émir. Il en résulte
clairement qu'Abd el-Kader est un
majdhûb,
un "extatique" que Dieu
"arrache", "attire" à Lui (c'est le sens de la racine J
Dh B)
et qui donc survole
d'un bond les étapes que le
sâlik
(le "voyageur")
franchit une à une au cours d'une longue progression méthodique. C'est
là un cas relativement exceptionnel, mais qui a depuis longtemps sa
place dans la typologie initiatique en Islam et se subdivise d'ailleurs
en une série de formes dérivées. A l'extrême, le
majdhûb
est un "fou de Dieu"
(majnûn,
bahlût)
dont les actes
échappent totalement au contrôle de la raison et qui, de ce fait, n'est
plus soumis aux obligations légales. Il peut même être affranchi par la
saisie divine
(jadhba)
des contraintes
ordinaires de la condition humaine, tel cet Abu 'Iqàl al-Maghribi, dont
parle Ibn 'Arabi, qui, pendant quatre ans, à La Mecque, vécut enchaîné
sans manger ni boire. Ces caractéristiques, on le voit, sont
difficilement conciliables avec ce que l'on sait du comportement d'Abd
el-Kader et des fonctions qu'il a assumées dans les différentes phases
de son existence. Mais, comme le montre Ibn 'Arabi dans le même chapitre
des
Futû-hàt,
la
jadhba
peut aussi, chez
certains êtres, ne produire aucun effet apparent ou ne se manifester que
par des signes extérieurs à peine repérables.
On trouvera, dans plusieurs des textes traduits
ci-après, le témoignage brûlant de ces moments de ravissement extatique
rarement perçus par l'entourage de l'émir (la scène rapportée par
l'observateur profane qu'était Léon Roches constitue à cet égard un
document de prix). On y verra aussi — nous renvoyons particulièrement
sur ce point au texte 36 — les modalités singulières que revêt la
pédagogie divine : c'est par la "projection"
(ilqâ)
sur son être de versets
coraniques, dont chaque mot retrouve ainsi son éternelle nouveauté, que
Dieu instruit directement ce pupille sans maître.
L'absence d'un maître —
d'un maître humain s'entend — appelle ici deux remarques. Tout d'abord,
il faut noter que, selon des critères formels, Abd el-Kader a été, dès
sa jeunesse, le disciple de plusieurs
mashâykh,
le premier d'entre eux
étant son propre père qui dirigeait l'une des branches de la
tariqa qâdiriyya,
la confrérie dont le
fondateur éponyme est le grand saint de Bagdad, 'Abd al-Qâdir al-Jilânî
(ob. 561/1166). Il a, d'autre part, nous l'avons vu, été rattaché vers
sa vingtième année, à Damas, à la
tariqa naqshbandiyya
par le shaykh Khàlid.
De ces deux maîtres, et d'autres sans doute, il a certainement reçu non
seulement la
baraka,
mais aussi des appuis
et des directives. Cependant, la "voie du noviciat"
(tarfq
al-sulùk),
il l'affirme, n'est pas
la sienne, du moins dans un premier temps.
Car, si "la voie du ravissement extatique est plus
courte et plus sûre", celle de la progression méthodique est, selon Abd
el-Kader lui-même, "la plus haute et la plus parfaite" : pour atteindre
la perfection, et se rendre apte à guider les autres, le
majdhûb
doit donc se faire
apprenti et, devenu
sàlik
à son tour,
s'astreindre à parcourir, étape par étape, le chemin dont il connaît
pourtant le terme.
Ce noviciat tardif et paradoxal, que dirige et
assiste l'invisible présence du Shaykh al-akbar, Abd el-Kader va
l'achever sous la conduite du dernier de ses maîtres de chair, Muhammad
al-Fàsï al-Shâdhilï.
C'est à La Mecque, où
le shaykh Muhammad al-Fâsî réside et mourra neuf ans plus tard, que se
produit leur rencontre. Désireux d'accomplir, une fois encore, le
pèlerinage, l'émir est parti pour le Hidjaz au début du mois de rajab
1279 (janvier 1863).
Il se rend d'abord par mer à Alexandrie, d'où il
gagne Le Caire, puis Jedda et enfin La Mecque où, sous la direction de
son shaykh, il pratique "la discipline ascétique, la réclusion et le
combat spirituel". Le compte rendu trop succinct que donne son fils
laisse entendre qu'il parcourt très vite les
maqâmât
("stations") de la
voie. Mais c'est au sommet du
Jabal
al-Nûr
(mont de la Lumière),
dans la caverne Hirà' — celle même où le Prophète reçut la première
révélation —, qu'il parvient au terme de cette ascension : s'étant
enfermé là "pendant des jours nombreux", il y atteint, nous dit son
fils, "le degré suprême"
(al-rutbat
al-kubrâ)
et l'"illumination"
(al-fath
al-nûrânt),
"et les fontaines de la
sagesse jaillissent sur sa langue".
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