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Comme il n'est pas de lieu où Dieu ne soit, il n'est
pas d'état où la sainteté n'ait sa place. Anachorètes ou gyrovagues,
princes qui se retirent au désert, marchands qui, leur boutique
abandonnée, s'en vont mendier au long des routes, les vocations ne
manquent pas, en Islam, qui prennent leur élan dans le refus et
s'accomplissent dans l'exil. Mais la perfection n'est pas dans ces
ruptures. Les meilleurs restent là où ils sont car "Il est avec vous où
que vous soyez" (Cor. 57 :4)'. Califes ou porteurs d'eau, ils ne fuient
pas leur condition ; c'est elle qui parfois les quitte. Leur retraite
est la foule, leur désert la place publique ; la conformité est leur
ascèse, l'ordinaire leur miracle. La petite guerre sainte, contre
l'ennemi du dehors, ne les détourne pas de la grande, contre l'infidèle
que chacun porte en soi ; ni la grande de la petite. Leur vie conjugue,
sans regret sinon sans effort, les affaires du siècle et celles de
l'éternité. Ils sont pareils à cet "arbre excellent" que mentionne le
Coran (14 : 24) "dont la racine est ferme, et la ramure dans le ciel" :
symbole de
l’axis mundi,
c'est-à-dire de l'"homme parfait"
(al-insân al-kâmil)
qui, en vertu du mandat
divin
(khilâfa),
conjoint en sa personne
les réalités supérieures et les réalités inférieures
(al-haqâ'iq
al-haqqiyya wa l-khalqiyya).
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Cette sainteté n'a
donc pas d'uniforme et pas d'emblème. Un destin éclatant peut la
masquer autant qu'une vie obscure. Celui d'Abd el-Kader a fait
oublier qu'il était autre chose et beaucoup plus qu'un sabreur
magnanime ou, comme disait Bugeaud, "un homme de génie que
l'histoire doit placer à côté de Jugurtha". Mais Bugeaud, justement,
a sans doute pressenti que l'émir n'était pas seulement cela. Le 30
mai 1837, pour la première et, semble-t-il, la dernière fois, il
rencontre Abd el-Kader. Le traité de la Tafna a été signé la veille
; il s'accompagne d'un accord secret, comportant des concessions que
Bugeaud n'avait pas pouvoir d'accorder. Tout le monde est trompé :
la France, que le général a engagée au-delà des instructions reçues,
mais surtout l'émir, qu'une rédaction ambiguë a induit en erreur sur
les véritables intentions d'un adversaire qu'il croyait digne de
foi. Les seuls intérêts bien défendus dans cette affaire sont ceux
de Bugeaud lui-même. Toute honte bue, le général a obtenu de
l'émir une commission de cent quatre-vingt mille francs "pour
assurer l'entretien des chemins vicinaux dans sa circonscription" —
il est aussi député de la Dordogne — et consentir quelques largesses
à ses officiers. Finalement, il rendra cet argent, l'étrange marché
ayant fait du bruit. Un procès, en 1838, révélera à l'opinion
française que cet exemple de concussion n'était pas unique et que
Bugeaud avait d'autres fers au feu. Tout cela n'empêchera d'ailleurs
pas Bugeaud de devenir gouverneur général de l'Algérie en 1840,
maréchal en 1843. |
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Au lendemain de sa
rencontre avec Abd el-Kader, Bugeaud décrit l'émir dans une lettre au
comte Molé, président du Conseil : "Il est pâle, dit-il, et ressemble
assez au portrait qu'on a souvent donné de Jésus-Christ." Cette forte
impression n'est pas produite par la seule apparence physique du
personnage. Bugeaud reconnaît à l'émir une grandeur d'un ordre qui
échappe à ses catégories de soldat et tente de la définir dans une
lettre du 1er janvier 1846 : "C'est une espèce de prophète,
c'est l'espérance de tous les musulmans fervents."
Bugeaud est une
canaille assez dense. Léon Roches est d'un métal plus ductile. Feignant
de se convertir à l'Islam, il devient l'un des proches de l'émir et sert
en sous-main les intérêts français jusqu'au jour où, sa trahison avérée,
il s'enfuit après une scène au cours de laquelle Abd el-Kader manifeste
plus de tristesse et de mépris que de colère. Sur bien des points, les
Mémoires de Roches sont loin d'être aussi dignes de foi qu'on le pensait
jadis. Mais, confirmées d'ailleurs par de multiples témoignages, les
notations sur la personne de l'émir, son caractère, son mode de vie
méritent créance. Au-delà des remarques sommaires d'un Bugeaud, elles
projettent quelques clartés sur la face cachée d'Abd el-Kader.
"Quand le temps le permet, écrit Roches, Abd el-Kader
prie hors de sa tente sur un emplacement nettoyé à cet effet — et ceux
qui veulent participer à la prière en commun, qui est plus agréable à
Dieu, viennent se placer derrière lui.
"Ces hommes au costume ample et majestueux, rangés
sur plusieurs lignes, répétant par intervalles d'une voix grave les
répons : Dieu est grand ! Il n'y a de Dieu que Dieu ! Mohammed est
prophète de Dieu ! — se prosternant tous ensemble, touchant la terre de
leurs fronts et se relevant en élevant les bras vers le ciel, tandis que
l'émir récite des versets du Coran : tout cet ensemble offre un
spectacle saisissant et solennel.
"Là ne se bornent point les exercices religieux d'Abd
el-Kader. Il se livre à des méditations entre chaque prière, égrène
constamment son chapelet et fait chaque jour, dans sa tente ou à la
mosquée quand il se trouve
(par hasard)
dans une ville, une
conférence sur l'unité de Dieu. Il passe pour être un des théologiens
les plus érudits de l'époque.
"Il jeûne au moins une fois par semaine, et quel
jeûne ! Depuis deux heures avant l'aurore jusqu'au coucher du soleil, il
ne mange, ni ne boit, ni même ne respire aucun parfum. Je ne sais si
j'ai dit qu'il proscrit l'usage du tabac à fumer et tolère à peine le
tabac à priser.
"Il s'accorde rarement
les douceurs du café. Dès qu'il voit qu'il serait disposé à en prendre
l'habitude, il s'en prive pendant plusieurs jours."
Cette image d'un pieux et austère guerrier n'est pas
banale : on n'imagine pas Bugeaud récitant son rosaire entre deux
chevauchées, ou commentant Maître Eckhart aux feux du bivouac. Mais elle
n'est pas non plus sans précédent. L'épisode que voici, et qui se situe
en 1838 pendant le siège de 'Ayn Mâdi, est déjà plus surprenant :
"Je parvins avec peine à sortir de cet amas de boue,
de pierres tumulaires et de cadavres, et j'arrivai à la tente d'Abd
el-Kader dans un état déplorable. Mon burnous et mon haïk étaient
souillés. En deux mots, j'expliquai ce qui venait de m'arriver. Abd
el-Kader me fit donner d'autres vêtements et je vins m'asseoir auprès de
lui. J'étais sous l'influence d'une excitation nerveuse dont je n'étais
pas maître. "Guéris-moi, lui dis-je, guéris-moi ou je préfère mourir,
car dans cet état je me sens incapable de te servir."
"Il me calma, me fit boire une infusion de
schiehh
(espèce d'absinthe commune dans le désert), et appuya
ma tête, que je ne pouvais plus soutenir, sur un de ses genoux. Il était
accroupi à l'usage arabe ; j'étais étendu à ses côtés. Il posa ses mains
sur ma tête, qu'il avait dégagée du haïk et des chéchias, et sous ce
doux attouchement je ne tardai pas à m'endormir. Je me réveillai bien
avant dans la nuit ; j'ouvris les yeux et je me sentis réconforté. La
mèche fumeuse d'une lampe arabe éclairait à peine la vaste tente de
l'émir. Il était debout, à trois pas de moi ; il me croyait endormi. Ses
deux bras, dressés à la hauteur de sa tête, relevaient de chaque côté
son burnous et son haïk d'un blanc laiteux qui retombaient en plis
superbes. Ses beaux yeux bleus, bordés de cils noirs, étaient relevés,
ses lèvres légèrement entrouvertes semblaient encore réciter une prière
et pourtant elles étaient immobiles ; il était arrivé à un état
extatique. Ses aspirations vers le ciel étaient telles qu'il semblait ne
plus toucher à la terre.
"Admis quelquefois à l'honneur de coucher dans la
tente d'Abd el-Kader, je l'avais vu en prières et j'avais été frappé de
ses élans mystiques, mais cette nuit il me représentait l'image la plus
saisissante de la foi. C'est ainsi que devaient prier les grands saints
du christianisme."
Le 25 mai 1830, la flotte de l'amiral Duperré
quittait Toulon : la conquête commençait. Cinquante-trois ans plus tard,
jour pour jour, Abd el-Kader mourait à Damas. De ce long demi-siècle,
quinze années seulement — de 1832 à 1847 — seront vouées au combat et à
la conduite des affaires. Puis viendra le temps de l'exil. Abd el-Kader
se rend le 23 décembre 1847. Lamoricière lui a promis qu'on le
laisserait partir pour l'Orient. Le duc d'Aumale confirme cette
promesse. En dépit de quoi l'émir sera prisonnier, à Toulon d'abord,
puis à Pau, à Amboise enfin jusqu'en 1852.
Libéré par Louis-Napoléon Bonaparte, Abd el-Kader
s'embarque pour Istanbul, où il arrive le 7 janvier 1853. Après un bref
séjour, il s'installe à Brousse pendant deux ans. En 1856, il s'établit
définitivement à Damas. A quelques épisodes près — la protection
accordée, en 1860, aux chrétiens menacés par la révolte druze, la
présence de l'émir à l'inauguration du canal de Suez en 1869 —, cette
période de sa vie n'intéresse pas les historiens. Lesquels se bornent à
noter la place que les dévotions tiennent désormais dans son existence.
Il ne s'agit pas là, on l'a déjà vu, de la vocation tardive d'un héros
retraité des champs de bataille ; et l'on va constater que "dévotion"
est un mot assez faible. Mais, avant d'aller plus loin, enregistrons,
une fois encore, le témoignage d'un observateur européen qui, à la
différence de beaucoup d'autres, ne s'intéresse pas seulement à l'homme
public. Voici comment l'Anglais Charles-Henry Churchill, qui séjourne à
Damas pendant l'hiver 1859-1860, décrit la journée de l'émir :
"Il se lève deux heures
avant l'aube et s'adonne à la prière, à la méditation religieuse
jusqu'au lever du soleil. Il se rend alors à la mosquée. Après avoir
passé une demi-heure en dévotions publiques, il rentre chez lui, prend
une rapide collation, puis travaille dans sa bibliothèque jusqu'à midi.
L'appel du muezzin le convie alors une nouvelle fois à la mosquée, où sa
classe est déjà rassemblée, attendant son arrivée. Il prend un siège,
ouvre le livre choisi comme base de discussion, et lit à haute voix,
constamment interrompu par des demandes d'explication qu'il donne en
ouvrant ces trésors multiples d'études laborieuses, d'investigations et
de recherches, qu'il a accumulés tout au long de son existence agitée.
La séance dure trois heures.
"Après la prière de
l'après-midi, Abd el-Kader rentre dans son foyer et passe une heure avec
ses enfants — ses huit fils — examinant les progrès qu'ils font dans
leurs études. Ensuite, il dine. Au coucher du soleil, il est de nouveau
à la mosquée où il instruit sa classe pendant une heure et demie. Sa
tâche de professeur est maintenant terminée pour la journée. Il a encore
deux heures devant lui ; il les passe dans sa bibliothèque. Après quoi,
il se retire pour se reposer."
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