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Aboû Yazîd Thayfoûr ibn 'Isa ibn Soroshân al-Bisthâmî, connu sous le nom
de Bayazîd Bisthâmî, est le grand mystique iranien sunnite du IIIe/IXe
siècle. Né à la fin du règne de Hâroûn al-Rachîd, mort sous Al-Mou'tamid,
il vieillit aux premiers temps de la décadence du califat 'abbasside et
fut contemporain des grands soufis bagdadiens (Mouhâsibî, Sarî al-Saqathî,
Aboû Hamza), égyptien (Dzoû'l Noûn al-Miçrî), khorassaniens (Ibn Karrâm,
Yahya al-Râzî), iranien (Sahl al-Toustarî). Sa personnalité fulgurante,
son langage hardi, son ascétisme, sa quête héroïque du But suprême
impressionnèrent vivement ceux qui le connurent, laissèrent un souvenir
qui se retrouve aujourd'hui encore jusque dans les contes populaires de
l'Asie Occidentale et plusieurs qoubbas d'Algérie. S'il eut peu de
disciples directs, il influença, positivement ou négativement, car il
fut souvent discuté, tous les mystiques musulmans qui vinrent après lui.
Il
naquit vers l'an 800, à Bisthâm, dans les montagnes du Tabaristân, au
sud du Mazenderân et de la mer Caspienne, aux confins du Khorâssân
occidental et de l'Iraq 'Ajamî. Il y passa la plus grande partie de ses
jours. Ses deux frères, Adam et 'Alî, se vouèrent comme lui à la vie
ascétique, mais sans atteindre à son envergure. Le grand-père était
mazdéen, adorateur du feu ; le père était musulman, notable de Bisthâm.
Al-'Attâr assure que la vocation de Bayazîd se manifesta dès la vie
prénatale : quand sa mère mangeait un aliment qui n'était pas
strictement licite, il s'agitait dans son ventre et elle vomissait la
nourriture suspecte. Le principe d'économie nous inclinera toutefois à
penser que ces accidents de la grossesse pouvaient plus naturellement
s'expliquer.
Cette mère semble avoir joué un assez grand rôle dans la vie du saint.
Apprenant un jour, à l'école coranique, le verset 13 de la sourate de
Loqmân : « Témoigne-moi ta reconnaissance en me servant. Témoigne aussi
ta reconnaissance à ton père et à ta mère en les servant », l'enfant,
très ému, demanda au maître la permission de sortir, courut chez lui et
dit à sa mère : « Le Seigneur me commande de te servir et de le servir.
Comment m'acquitter de ce double devoir ? Demande à Dieu de me livrer
entièrement à toi ou donne-moi à lui afin que je me consacre à son
service.
—
Soit, dit la mère, je te donne à Dieu, qu'il soit exalté ! et je te fais
remise de mes droits. » Plus tard, Bayazîd se rendit compte que le
partage n'était pas impossible, ou plutôt qu'il n'y avait pas en réalité
partage, car c'est toujours le même amour. « Ce que j'aurais dû savoir
avant tout, disait-il, est précisément ce que je n'ai appris que plus
tard : servir ma mère. » Revenant d'une longue absence, il courut à sa
maison, colla son oreille à la porte et entendit sa mère qui priait pour
« son pauvre exilé ». Il cogna. « Qui est là ? — Ton exilé. » Il trouva
une vieille femme devenue aveugle et toute pliée, et se jeta dans ses
bras en pleurant. « Ce que je cherchais, disait-il, en me livrant à tant
d'exercices, en me mettant au service des autres, en m'exilant loin des
miens et de mon pays, voici comment je l'ai trouvé. Une nuit que ma mère
me demandait de l'eau, comme il n'y en avait pas dans la cruche, j'allai
en puiser au canal. C'était une nuit d'hiver et le froid était très vif.
Quand je rentrai, ma mère s'était rendormie. Je me tins donc, la cruche
pleine à la main, jusqu'à ce qu'elle se fût réveillée. Elle me demanda
alors de l'eau ; mais il se trouva que cette eau s'était congelée et que
la cruche était collée à ma main. « Pourquoi, dit ma mère, ne la
posais-tu pas à terre ? — Parce que je craignais de n'être pas prêt
lorsque tu me demanderais de l'eau. » ... Dans cette même nuit, Dieu
m'accorda tout ce que je lui demandais. »
La
grande affaire
Comment
Bayazîd fut-il amené à la vie mystique ? Nous n'avons pas de récit de sa
conversion. Mais lui-même racontait ce qui peut-être en tient lieu :
«
Je dis un jour :
Soubhân Allah,
gloire à Dieu ! La Vérité
(al-Haqq)
m'interpella alors dans mon « secret » : « Est-ce qu'il y a en Moi une
insuffisance quelconque pour que tu désires Me perfectionner ? — Certes
non, ô Maître, » répondis-je. Et Elle dit : « Toi-même, songe donc à te
préserver de l'imperfection. » Je m'exerçai à me préserver des bassesses
et à chercher la perfection. Alors j'ai dit : « Gloire à moi ! Combien
grande est mon affaire ! » pour reconnaître les bienfaits de Dieu. » Il
ne cessa depuis lors d'être impitoyablement « le forgeron de soi-même ».
Il
avait commencé par étudier la religion exotérique et le droit canon
selon le rite hanéfite, celui des quatre rites orthodoxes qui domine en
Turquie, en Asie Centrale et aux Indes. Il l'enseignait à un ami, Aboû
'Ali al-Sindî, auquel il rendait aussi les services matériels que le
disciple doit d'ordinaire à son maître ; car, en échange, Aboû 'Alî al-Sindî
lui révélait la science du
tawhid
(unification) et des
haqâïq
(réalités), l'aidant à découvrir un ordre de dévotion transcendant
toutes les méthodes extérieures.
Mais à vrai dire, Bayazîd était surtout un indépendant qui, sans
repousser ce que la tradition transmise par les adeptes peut conférer
d'appui, cherchait surtout l'initiation suprême au fond de son propre
cœur, de ce cœur humain qui, selon un hadits fameux cité à son
propos par Jalâl addîn al-Roûmî, contient Celui que le ciel ni la terre
ne peuvent contenir.
Nous l'avons vu repousser poliment mais fermement l'affiliation avec le
soufi égyptien Dzoû'l Noûn al-Miçrî qui lui avait envoyé un de ses
élèves. De même ce qu'on raconte de ses relations avec les saints en
renom de l'Asie nous le montre soucieux de préserver son indépendance et
moins parfois de donner des leçons que d'enseigner aux autres
à
se
passer de lui. Son effort incroyablement tendu est héroïque avec quelque
chose de hautainement désespéré. Il semble savoir que le But se dérobera
toujours, mais rien n'abat sa persévérance. Le caractère de sa vocation,
notait Ibn 'Arabî, était l'esseulement
(tajrîd)
et
aussi l'absence d'humilité. Esseulement par rapport aux créatures qu'il
enveloppait d'ailleurs dans une bienveillance universelle et en face de
la Transcendance divine. Solitude parfois terrifiée dans l'abstraite
contemplation de la pure Essence. Ambition qui se traduisait par des
mots
à
l'apparence d'orgueil, mais n'excluait pas la véritable humilité.
Esseulement qui était aussi un dénuement parfait de tous les « états »
accessoires, des grâces sensibles et relatives. Et nous l'entendrons
prononcer des mots acérés qui évoquent le
nada, nada
des
mystiques espagnols du
XVIe
siècle chrétien.
Tout en affirmant la nécessité d'un maître spirituel, Bayazîd mettait,
semble-t-il, l'accent sur l'intuition directe, sur l'effort personnel et
sur la grâce divine, plutôt que sur la transmission initiatique. Il
opposait d'ailleurs la science ésotérique et mystique reçue du ce
Vivant-qui-ne-meurt-pas »,
à
la
science religieuse exotérique « reçue d'un mort qui l'a reçue d'un mort
».
Bayazîd reçut un jour la visite du 'alim et du
faqih
de
sa ville natale qui commençaient
à
suspecter sa doctrine. « O Aboû Yazîd, dit le docteur, cette science que
tu prétends avoir, d'où, de qui, d'après qui la tiens-tu ? — Ma science,
dit Bayazîd, est un don de Dieu, je la tiens de Dieu et conformément
à
cette parole de l'Envoyé de Dieu : « Celui qui agit d'après ce qu'il
sait, Dieu le fait hériter une science qu'il ne possédait pas. » Et les
questionneurs n'osèrent rien répliquer.
Un
conte très significatif illustre comment Bayazîd trouvait dans les
occasions les plus diverses et chez les personnes les plus inattendues
la direction spirituelle qu'il ne semble pas avoir espérée, intégrale,
d'aucun maître en particulier. Comme on lui demandait quel avait été son
guide
(cheikh mourchîd, pir, ustadh),
il répondit : « Un jour, je marchais dans la campagne absorbé
entièrement dans le monde de l'amour. Soudain je rencontrai une vieille
femme qui me pria de l'aider à porter un sac de farine. Alors, je fis
signe à un lion qui s'approcha et que je chargeai du sac. « Quand tu
entreras dans la ville, dis-je à la femme, si l'on te demande qui a
chargé ce lion pour toi, que diras-tu ? — Je dirai que j'ai rencontré un
ustadh
qui
abuse de son pouvoir. — Et pourquoi ? — O Bayazîd, le Seigneur, qu'il
soit exalté ! a-t-il jamais commandé qu'on chargeât un lion comme une
bête de somme ? — Evidemment non. — Alors tu abuses de ton pouvoir en
faisant ce que le Seigneur n'a pas ordonné. Et puis, dans quel but
montres-tu des merveilles aux hommes ? » Je rentrai alors en moi-même et
me repentis. Et voilà comment les paroles de cette vieille femme ont
fait pour moi l'office d'un directeur spirituel. »
Dans le chapitre très
romancé qu'il consacre à la vie et aux sentences d'al-Bisthâmî,
Al-'Attâr le fait se placer à l'école de treize docteurs, dont l'imâm
'alide, Ja'far Çâdiq, ce qui est chronologiquement impossible. Il lui
fait rencontrer plusieurs mystiques contemporains qui viennent
confronter leurs « degrés » aux siens et auxquels il ne laisse pas de
donner d'assez sévères leçons, sans pourtant dédaigner d'en recevoir
d'eux à l'occasion.
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