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Que signifie la Ummiyya du Prophète ?

Eric GEOFFROY 

 

 

Deux fois par jour, nous récitons  un certain nombre de fois la salât ‘alâ al-nabî al-ummî. Cette « prière sur le Prophète » a pour référence le Coran (7 : 157-158), où Sayyiduna Muhammad est dénommé « le prophète ummî ». Le qualificatif ummî a reçu plusieurs interprétations chez les auteurs musulmans comme chez les orientalistes.

Sans conteste, il revêt un sens spirituel majeur qui nous éclaire sur la véritable nature du Prophète et celle de la religion qu’il a portée.

Commençons par l’interprétation la plus ‘‘extérieure’’ : certains orientalistes ont vu dans l’expression alnabî al-ummî « le prophète des païens », c’est-à-dire de ceux qui n’ont pas reçu de livre révélé, contrairement aux « gens du livre », les juifs et les chrétiens notamment. Les Arabes étaient bien païens, pour la plupart, avant l’arrivée de l’islam, mais des auteurs musulmans comme A. Badawi font remarquer que, dès le début de sa mission, Muhammad a eu conscience qu’il était envoyé à tout le genre humain, et pas seulement aux Arabes. Badawi fait donc dériver le terme ummî de umma, ou plutôt de son pluriel umam (nations, peuples), mettant ainsi en relief l’universalisme de la mission de « l’Envoyé de Dieu ». D’autres auteurs musulmans, anciens cette fois, ont même suggéré que ummî viendrait de umm al-qurâ, « la Mère des Cités », un des noms de La Mecque dont est originaire le Prophète.

Le plus souvent cependant, ummî est compris comme « illettré », « qui ne sait ni lire ni écrire », et désigne ainsi la personne qui est restée telle que sa mère (umm) l’a enfantée. Le plus grand miracle du Prophète consiste dès lors dans le fait que le Livre  par excellence lui ait été révélé. En outre, cet illettrisme prouve qu’il n’avait pas une connaissance directe des Ecritures judéo-chrétiennes, et donc qu’il n’a pu les plagier. Pour des auteurs  tels qu’Ibn Khaldûn, la ummiyya du Prophète ne trahit pas une déficience, comme c’est le cas chez le commun des hommes, mais elle manifeste au contraire sa « perfection ». Pourtant, l’analphabétisme du Prophète ne représente pas une certitude chez les auteurs musulmans eux-mêmes. L’un d’entre eux estime peu probable que « la meilleure des créatures ait été privée de l’art de l’écriture ».

Pour les soufis, il s’agit d’un faux débat : que Muhammad, en tant que commerçant mecquois, ait su ou non lire et écrire n’entame en rien sa virginité spirituelle. Par sa transparence à l’Être, il a pu accueillir le Verbe – le Coran -, de même que la Vierge Marie a reçu le Verbe – Jésus. Le Prophète est donc l’archétype béni de ceux ou celles qui reçoivent la « science innée », inspirée, en contraste avec la « science acquise » par les moyens humains ordinaires. Il s’agit d’une science instantanée, plénière, unitive et toujours vivante : « J’ai reçu les paroles qui synthétisent », disait le Prophète, ou encore « J’ai reçu la science des premiers et des derniers ». Les acquis du ‘‘lettré’’, quant à eux, sont toujours conditionnés, partiels, car liés au temps et à l’espace. « Vous prenez votre science de savants qui se succèdent de mort en mort, disait Bistâmî aux juristes de son époque, tandis que nous recevons la nôtre du  Vivant qui ne meurt pas ! ».

Dans le soufisme, le spirituel ummî – qu’il soit matériellement illettré ou non – illustre un modèle supérieur de la sainteté. En effet, il incarne au mieux la Fitra de l’islam, la « nature pure originelle » de l’être humain. « Le livre du soufi n’est pas composé d’encre et de lettres ; il n’est rien d’autre qu’un coeur blanc comme la neige », écrit Rûmî, dont nous célébrons cette année le 800e anniversaire de la naissance.  

Mais que signifie pour nous cette ummiyya aujourd’hui ? Y avons nous quelque accès ? Ce qu’il nous faut en retenir, c’est sans doute la liberté foncière qui habite le ummî, son non-conditionnement à l’égard de la culture humaine, passablement usée de nos jours. Le ummî a conservé une faculté d’émerveillement dont nous avons bien besoin pour réenchanter le monde. Et l’on sait à quel point le Cheikh Sidi Khaled insiste sur la nécessité de se déconditionner pour parvenir à l’essence de l’esprit muhammadien.

Mais à propos, la tarîqa ‘Alâwiyya serait-elle une Voie ummî ?